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mercredi 5 novembre 2025

Le répertoire du carnaval à Dunkerque


photo Bernard Cartiaux

Le répertoire du carnaval et sa transmission
mémoire de fifre

Intervention à la journée d’étude participative du vendredi 24 novembre 2023 au MTVS de Fourmies, colloque sur les appropriations créatives concernant les MUSIQUES POPULAIRES DES HAUTS-DE-FRANCE, journée organisée par Sophie-Anne Leterrier de l’Université d’Artois, dans le cadre de l'expo Musiques en pièces

programme

Le carnaval de Dunkerque est une fête traditionnelle, depuis longtemps très enracinée, aujourd’hui très médiatisée, qui ne cesse d’évoluer, de se transformer, par les appropriations créatives aussi bien collectives qu’individuelles, propres à ce type de manifestations traditionnelles non strictement codifiées.

Ce carnaval recouvre la traditionnelle Bande des pêcheurs (vischerbende), ses répertoires fifres et fanfare (cuivres), les chansons qui y sont chantées et le parler Dunkerquois qui donne une saveur particulière à ses chansons.

Son enracinement – Sa malléabilité

Rapide historique.
Du carnaval au XVIIe et au XVIIIe siècle, on ne sait quasiment rien si ce n’est qu’il était déja très prisé. Au XVIIIe siècle, l’évocation des discussions des autorités diverses pour savoir quoi faire pendant les périodes de guerre ou de troubles comme pendant la Révolution, nous montre clairement que la détermination des Dunkerquois à faire, en toutes circonstances, le carnaval, pèse lourd dans les diverses prises de décisions (J. Denise, Carnaval Dunkerquois, page 18 et 19) Comme à cette période le carnaval en soi n’est pas documenté, a fortiori, nous ne savons presque rien des pratiques et n’avons aucun document graphique ni partition musicale.
C’est au XIXe siècle que nait l’intérêt porté à ce genre de manifestations. La documentation sur le sujet s’enrichit donc énormément. Nous en retiendrons que dans la première moitié du siècle, c’est la vischerbende qui prend le dessus et devient la figure de proue du carnaval.
Dans la deuxième moitié, la langue flamande perdant du terrain, le carnaval change de langue. On assiste donc à la création progressive d’un nouveau répertoire en français.
Au XXe siècle, il y a une interruption pendant la guerre1914-18, puis un redémarrage progressif. En 1927, la bande prend un nouveau visage avec l’adjonction de la fanfare à la traditionnelle clique de fifres et tambours qui, depuis le début, menait la “troupe”. Cette nouveauté fait suite à plusieurs tentatives en ce sens, qui furent diversement appréciées. La “ bande” se passe depuis lors en deux moments dictincts : la marche avec les fifres, le chahut avec les cuivres.
 
Arrêt durant la guerre de 39-45.
En 1946, redémarrage, grâce à un groupe d’inconditionnels qui parcourra, en chantant, les rues de la ville en ruines !
 
Notre Carnaval à Nous
Dans les années 70, dans une période qu’on qualifiera de favorable, (régionalisme, défense des langues et patrimoines locaux), nous nous réapproprions à notre tour, le carnaval. Le carnaval, tel qu’il était dans les années 60, était extrêmement bon-enfant, toutes classes d’âge confondues. Les enfants faisaient la ronde à deux pas de la musique, sans danger !
Le répertoire musical était limité au répertoire ancien, sans nouvelles créations, les musiciens nous jouaient en nouveautés, des airs à la mode, sans paroles dunkerquoises (ex : le P’tit chapeau tyrolien, le Travail c’est la santé, Yellow Submarine, etc.)
 
Il était temps de faire bouger un peu les choses !
En 1974, se créent les Kakestecks, fanfare indépendante, que je m’empresse de rejoindre. Les instrumentistes, pour la plupart novices, qui la composent, n’ont d’autre but que de prolonger la fête, en créant d’abord une après-bande à Dunkerque et une avant-bande à Malo, puis les avant et (ou) après-bandes à Dunkerque, Malo, Rosendael...
Peu de temps après, en 1977, à l’initiative de Jean DENISE, avec Jean Chatroussat, Jean Wispelaere, Serge Blanckaert, et moi même, est effectué un travail de recherche et de collectage pour l’ouvrage Les enfants de Jean Bart, édité par Les Corsaires Dunkerquois.
Dans la foulée, Jean Denise crée sa propre maison d’édition, Westhoek Éditions, pour promouvoir des ouvrages à vocation régionale, et édite en 1979, le disque “Dunkerque en Flandre” avec le Pot-pourri du carnaval dunkerquois par les Kakestecks.
Nous (les Kakestecks) profitons de ce qui a été retrouvé pour élargir les répertoires anciens et par les avant et après-bandes, nous réintroduisons les mélodies et airs divers qui nous plaisent.
Derrière nous se regroupent des carnavaleux fervents qui sont de plus en plus nombreux et qui deviennent les Indépendants (par opposition aux associations philanthropiques et carnavalesques).
Dans les années 80, dans un esprit similaire, mais d’avantage tournés vers les “chapelles”, se créent Les Prouts, qui vont formidablement renouveler le répertoire chanté.
Pour compléter le tout, il faut noter aussi, à partir de ces années, le changement qui s’est opéré au sein même de la fanfare “officielle” où, grâce à des “chefs de bandes”, notamment Christophe Denys à Dunkerque, le répertoire s’est considérablement enrichi. Très à l’écoute de ce qui se passait, soucieux de ne jouer que du répertoire à texte dunkerquois, il a porté de nombreuses créations nouvelles dans le répertoire de la bande. Ce phénomène toucha également et très vite les autres musiques, celle de Saint-Pol-sur-Mer en tout premier lieu.
 
En 1991 – Guerre du Golfe et annulation du Carnaval
La “Bande Annulée.”
La mouvance indépendante (Kakestecks et Indépendants), très vite rejointe par des musiciens “officiels” et des “chefs de bandes”, organise de bout en bout un carnaval non officiel, très bien relayé par La Voix du Nord, et prouve ainsi l’indépendance des Dunkerquois et leur attachement à cette fête. Un précédent est créé ! En 2022, pour cause de Covid, une interdiction préfectorale (suivant celle de 2021) est décrétée. Les carnavaleux encore une fois, outrepassent l’interdit. En ces deux occasions particulières on peut encore parler de réappropriation collective, tout se passant sans le concours des municipalités et même en opposition à leurs décisions !
 
Le Répertoire
En quoi consiste le répertoire chanté ? Comme nous l’avons vu, le répertoire initial était en Flamand. Nous en avons quelques traces dans l’ouvrage d’Edmond De Coussemaker, “Chants populaires des Flamands de France” (1853). On notera la stricte séparation des répertoires : le carnaval et les chansons maritimes. En ce qui concerne les chansons de carnaval, il s’agit de chansons comiques et de genre, une dizaine si on compte en plus de celles qui sont clairement répertoriées, celles notées en 1857 dans un fascicule carnavalesque, (probablement rédigé par Alfred Morel), édité pour une bonne oeuvre et pour remettre en tête des Dunkerquois, quelques chansons en Flamand. Ce répertoire chanté était évidemment joué par les fifres. Seuls l’air du Reuze et celui du Carillon de Dunkerque, sont encore joués. Restaient, il y a quelque temps, quelques bribes d’autres chansons en flamand, mais elles ont disparu ces dernières années. On notera l’inventivité collective: ainsi “kom nie mee na boven” (en Flamand, “viens avec moi là-haut”) devient “comme elle est belle la bande”!
Entre la fin du second empire et la première guerre se crée donc tout un nouveau répertoire en Français, répertoire chanté et joué en période de carnaval (mais pas nécessairement dans la bande elle-même). La fanfare municipale participe aux festivités, (tout comme le carillonneur) mais n’est pas directement en lien avec la bande.
Elle joue un répertoire dit “de carnaval “. Ce nouveau répertoire est constitué de :
- Créations anonymes ou collectives, sur base d’airs militaires ou autres.
- Créations dues à des chansonniers dunkerquois (H. Bertrand, le plus connu, et bien d’autres)
- Airs à la mode dans la France de l’époque (Vincent Scotto et autres).
A partir de 1927, le répertoire se scinde plus clairement avec l’adjonction définitive de la fanfare à la bande elle-même. Il en résulte :
- un répertoire de fifre (qui semble être un peu réduit ), pour la marche.
- un répertoire de cuivre pour le “chahut” ou “Tiens bon d’sus”.
Et parfois un air lent, joué par la fanfare (Donne un zô, Manotje, éventuellement, Elle travaille à la Filature. )
Une bonne partie de ces répertoires existe toujours et constituait l’essentiel de l’héritage qui nous est parvenu après la seconde guerre mondiale.
Depuis les années 80, comme je l’ai déjà mentionné, la tradition de la chanson dunkerquoise est remise à l’honneur en premier lieu par les Prouts. Elle poursuit l’oeuvre des chansonniers, qui avait déjà elle-même trouvé des successeurs : on se souvient de Jean Chatroussat, Jean Wispelaere, Jean Jaecques avec leurs petits carnets de chansons !
Il est important de noter que pour avoir sa place au carnaval, toute chanson se doit (à quelques exceptions près) d’avoir un texte avec un minimum de “parler” dunkerquois.
Le premier auditoire des Prouts fut celui des “chapelles”, puis des cafés. Mais c’est avant tout par le disque qu’ils se font connaître. Et aussi par la scène.
Les disques de carnaval existaient depuis la 2e guerre mondiale, mais il ne s’agissait alors que de disques d’ambiance, où se jouaient des pots pourris, plutôt dans l’esprit des bals, avec chanteurs à la voix d’opérette, n’ayant pas d’accent dunkerquois, et avec un tempo accéléré.
Les Prouts interprètent des chansons de leur cru, sur des musiques souvent originales mais aussi sur des airs connus de leur choix. Leurs sujets prêtent souvent à rire et les paroles sont d'un dunkerquois à toute épreuve, j'entends par là le langage et les tournures ! Certaines de ces chansons sont rentrées dans le répertoire de la bande bien que n’étant pas forcément créées pour cela. D’autres chansons ont aussi été créées par des auteurs anonymes ou clairement identifiés, enrichissant ainsi énormément le répertoire global du carnaval.
 
Thèmes généraux des chansons du carnaval actuel
Bien que la bande soit nommée “des pêcheurs” on ne peut pas dire que la vie de marin ou la pêche soient de fait un sujet central. Dans le vieux répertoire, comme dans l’actuel, les thèmes comiques sont toujours de mise avec bien sûr les railleries sur les femmes, (ou certaines fois des versions inversées), sur le mariage, l’amour, etc. Des figures locales, bien sûr, peuvent être évoquées/célébrées et puis des chansons (comme souvent) sur tout et n’importe quoi 
 
Thème de la pêche à Islande
Bien que le carnaval originel et la pêche à Islande n’aient pas de véritable lien entre eux, la croyance quasi générale est que la fête pour-boire (foye) que faisaient les pêcheurs à Islande avant l’embarquement, est à l’origine de la Bande des pêcheurs. Le répertoire ancien du carnaval est sur ce sujet quasi inexistant sauf : Donne un Zô , Ah! c’ qu’elle est courue, voire Rose la poissonnière. Donc, logiquement, ce sujet est désormais présent de manière allusive ou vraiment traité par quelques chansons (“depuis 3 jours”, ”dans ta tête, tu fais encore la bande”). Il n’en reste pas moins relativement discret.
La bande devient un sujet : avant on se contentait de la chercher, maintenant “à DK on fait la vichersbende […]”
 
On la décrit dans les chansons :
- ”l’avant bande” : le matin avec les Kakestecks
- “tiens bon la bande” : dans la pagaille des rangs
- ”le fatigant”, le cazin qui veut y mettre de l’ordre
- ”le rigaudon final”
- ”l’après bande” : de l’incompréhension de certaines femmes devant le bien-être de leurs hommes partis faire la fête !
S’il fait très très froid en Citadelle, ça donne “quand la pisse elle gèle”
Au carnaval tout est permis… nous donne une idée de ce qu’un masque pourrait faire...
On peut dire que c’est un sujet vraiment nouveau du répertoire.
 
L’émulation est générale. Après le mouvement de réappropriation de la fin des années 70, jusqu’à la fin des années 90 (avec le temps fort du carnaval annulé de 1991 comme nouveau déclic), le nombre des petits groupes de musiciens et chanteurs n’a cessé d’augmenter, les créations de nouvelles chansons de même. Ce mouvement ne semble pas faiblir pour le moment, même si, en ce qui concerne les nouveaux morceaux, rien n’émerge vraiment. Les Prouts restent la référence principale.
 
En conclusion, on peut dire que vraisemblablement, le répertoire global du carnaval n’a jamais été aussi riche qu’aujourd’hui. Et ce, comme je viens de le dire, grâce aux nombreux paroliers, musiciens qui rivalisent d’inventivité, tout en restant dans une grande tradition qu’on qualifiera de dunkerquoise !
En ce qui concerne l’avenir de cette fête, les interrogations sont nombreuses. La municipalité vend le carnaval comme un des grands atouts de la ville, en mettant en avant la grande convivialité qui y règne (et qui est bien réelle d’ailleurs). Il en résulte un grand afflux de touristes qui viennent “consommer” la fête sans en rien connaitre. On note également que les nouveaux habitants de l’agglomération s’y intègrent facilement mais en ignorent généralement les fondamentaux, à savoir les chants, la “tournure d’esprit” et le parler dunkerquois (qui subsiste principalement à cette occasion ).
D’autre part, aucune contrainte n’est imposée aux commerçants, notamment les cafetiers, qui diffusent des musiques d’ambiance (non dunkerquoises) à des puissances sonores qu’aucun groupe musical ne saurait couvrir. Ceci nuit énormément à l’ambiance et au caractère de cette fête. Il ne faudrait pas, comme ça commence à se produire, que le carnaval à Dunkerque même, soit privé des Dunkerquois, qui se réfugient déjà dans les multiples bandes environnantes…
 
Roch Vandromme
Novembre 2023
 
 
aquarelle de René Cotinot (1888-1978), 1927 (extrait)


Pipres et piprelours, par Roch Vandromme

publié le 24/4/2015
mise à jour le 511/2025
 
 
Carte postale, dessin de Fernand Brasseur (1887-1965)

A Dunkerque, ville de Flandre française, si on entend le son du fifre, c’est presque exclusivement pendant la période du carnaval. Ces jours-là, pipres et piprelours sont de sortie.

Petit Historique

Avant de devenir un port de commerce à la fin du XIXe siècle, puis un port industriel, Dunkerque fut longtemps un grand port de pêche (au hareng, puis à la morue), et de par sa situation géographique, un port corsaire et une place forte militaire importante. Le carnaval a gardé la trace de ce passé. Il est d’essence maritime. Il s’agit de la bande des pêcheurs, « vischersbende » en flamand, qui n’était à l’origine que partie des anciennes mascarades, et qui en est devenue au XIXe siècle le tout, probablement parce que le plus caractéristique et le moins formel des groupes ou bandes. Et cette bande déambule, au moins depuis le XIXe siècle, au son du fifre et du tambour, formation instrumentale qui fut introduite, ici comme partout, par les mercenaires suisses.
Dès le XVIe siècle, du temps des Pays-Bas espagnols, il y a des fifres dans la région. L’achat d’un fifre dans la Châtellenie de Furnes en 1524, en est le plus ancien témoignage. Fifres et tambours accompagnaient probablement déjà les guildes militaires et les confréries. Sur un tableau de 1633 représentant la guilde Sainte Barbe (actuellement au Musée des Beaux-Arts), on voit un joueur de fifre accompagné de deux tambours. Cette présence du fifre militaire dans la ville fut encore renforcée dès le début de la période française (1662), par les cliques des nombreux régiments qui y séjournaient : régiments écossais, suisses, de la Fère, etc… , qui avaient des cliques de fifres et tambours. De même qu’ils participaient aux principaux offices religieux, les instrumentistes de ces formations devaient probablement participer aux fêtes locales (les processions et mascarades), leur présence n’excluant d’ailleurs pas d’autres musiciens.

Déjà, du temps des Pays-Bas espagnols, fifres et tambours avaient gagné la sphère de la musique populaire ; le jour de la kermesse, à la Saint Jean, avait lieu une procession réunissant les corps de métiers, les confréries, les couvents, le clergé et les autorités de la ville. Cette procession s’agrémenta dès le XVIe siècle d’éléments plus spectaculaires tels les danseurs d’épée (dès 1519), puis le géant de la ville, et enfin des chars avec danseurs et musiciens. Nous avons trace à Bollezeele, non loin de Dunkerque, de fifres et tambours accompagnant les danseurs d’épée (1662-1663). Plus tard, vers 1750, dans une gravure descriptive de la procession de la Saint Jean, nous voyons un fifre (ou une flûte ?) et deux tambours, devant les confréries Sainte Barbe et Saint Michel. Peut-être d’ailleurs étaient ils plus nombreux que ce qui nous est montré. Le géant de la ville, le Reuze, (géant en flamand), ferme la procession. C’est un géant d’osier et de carton peint, comme on en trouve dans tout le Nord-Pas-de-Calais et en Belgique, héritage de la période espagnole. Celui de Dunkerque est l’un des plus anciens et des plus connus. […]
 
La suite : mise à jour en janvier 2026 :



Les photos : 
 




les fifres dans la bande des pêcheurs

 *****
Texte publié dans les Actes du colloque Pifres, pifraires, Fifres et sonneurs de fifre qui s'est tenu à Cordes (Tarn) en décembre 2013.



édité par l'association CORDAE/ La Talvera

Sommaire :

Claude Ribouillault : L'univers des tambours & fifres. Histoires, géographie, substituts & confusions
Daniel Loddo : Pifres e pifraires dans l'Albigeois et les régions limitrophes
Claudie Achard : Hautbois, fifres et Poulain à Pézenas du XVIIe au XXIe siècle
Wim Bosmans : Fifre et tambour en Flandre
Adrien Laduron : L'origine du répertoire pour tambours et fifres en Entre-Sambre-et-Meuse
Pierre-Jean Vandersmissen : Les marches folkloriques de l'Entre-Sambre-et-Meuse
Roch Vandromme : Pipres et piprelours
Xavier Vidal : Fifres & tambours pour les fêtes de la Pentecôte à Moissac
Jean-Michel Veillon : Fifre et flûte en Bretagne : origines et évolution
Alain Charrié :  Le renouveau du fifre en Bas-Languedoc
Guido Raschieri et Hario Meandri : Fifres et tambours du Carnaval historique de la ville d'Ivres
Christian Vieussens : Fifres et ripataoulères de Gascogne, histoire(s) d'un réveil
Thierry Cornillon : L'itinéraire d'apprentissage d'un fifre de Vésubie
Carlos Valverde : Le pifano brésilien
Daniel Loddo : Pifre, pifre o pifano, un curieux va et vient musical entre l'Occitanie et le Brésil
Guilhem Boucher : Le mot pifre : un abîme de tubes & et de souffles
Thilo Hirsch :  "Colin tan plon". Les fifres et tambours de la Grande écurie et des Gardes Suisses à la cour de France, et leur traces dans le carnaval de Bâle
Pierre Laurence : Joueurs de fifre en Bas-Languedoc : implantation géographique et contextes de pratique instrumentale





lundi 19 mai 2025

Auguste Taccoen, compositeur "cassellois"

mise en ligne le 5/2/2016 
mise à jour le 30/3/2016 
mise à jour le 24/8/2022
mise à jour le 29/5/2025  : ajout de la bio d'un artiste carolorégien

Pour présenter ce compositeur, donnons la parole à André Biebuyck, qui a rencontré des contemporains de Tac-Coen. Son article publié dans la revue Le Sud, n° 24, du 12 juin 1938, éditée à Ypres, comporte quelques erreurs rectifiées à la fin de cette page.


collection personnelle



Le lundi de Pâques est un grand jour de fête pour Cassel. Les géants, Reuze-Papa et Reuze-Maman, escortés de joyeux masques, parcourent les rues de leur bonne ville, et inlassable, la Musique joue le vieil air du Reuze cet air venu du fond des âges, qu'un vrai flamand ne peut entendre sans tressaillir. Sait-on que ce fut le compositeur Tac-Coen qui harmonisa et compléta l'air populaire primitif ? Il en écrivit les partitions destinées à la Musique Communale qui joua pour la première fois au Carnaval de 1882, l'air du Reuze tel qu'on l'entend aujourd'hui encore.
Tac-Coen, fut à Paris de 1875 à 1891, le compositeur à succès, le Christiné, le VIncent Scotto de l'époque.

Sa vie
Nous allons brièvement raconter sa vie. Le père de Tac-Coen, Constantin Fidèle Armand Taccoen, était Cassellois, issu d'une famille aisée de cultivateurs. En 1840, il épousait Fidélia Rency, dont le père, Francis Rency était fermier et éleveur de l'estaminet de l'Hoflandt, à Hazebrouck. Le jeune ménage s'en alla chercher fortune en ville et reprit à Lille, l'Auberge de la Tête d'Or, qui portait le n° 27 de la Grand'Place. La Tête d'Or était l'une des plus vieilles tavernes de Lille, déjà citée dans les comptes de la ville en 1381. Elle formait, vers la rue Esquermoise, le coin de la rue de Tenremonde qui, élargie, devint la rue Nationale. C'est là que, le 8 novembre 1841, à 5 heures du matin, naquit Auguste Alfred Taccoen. L'enfant fut élevé à Cassel par ses tantes paternelles, Rose et Pélagie, deux vieilles filles qui tenaient une épicerie au numéro 16 de la rue de Lille, devenue rue du Maréchal Foch.
Tout jeune, il s'inscrivit à la musique Communale dont il ne tarda pas à devenir l'un des bons éléments. Son premier professeur fut Louis Martin, qui était alors receveur buraliste. Lorsque Tac-Coen eut 15 ans, ses parents le rappelèrent à Lille. Il fut placé en apprentissage chez un commerçant ce qui ne l'empêcha pas de continuer ses études musicales, sous la direction de M. Dubaele, l'un des meilleurs professeurs de ce moment.
Quelques années plus tard, le jeune comptable eut l'idée de former une chorale composée des employés de la maison de commerce où il travaillait tant bien que mal. Cette fantaisie n'eut pas l'heur de plaire à son patron qui le pria poliment d'aller exercer ses talents ailleurs. Voilà, à 18 ans, le jeune homme sur le pavé.
Bravement, Tac-Coen, qui ne se sentait aucune disposition pour les affaires, chercha des engagements comme pianiste accompagnateur dans les cafés chantants. Le métier était d'un maigre rapport, et le jeune musicien mangea plus d'une fois de la vache enragée.
Il voyagea au Danemark, en Belgique, en Hollande. Dans ce dernier pays, il fit la connaissance de celle qui devait devenir sa femme, Eugénie Laroche, une jeune fille d'une grande beauté, qui mourut subitement un an à peine après son mariage à Paris, rue de l'Entrepôt, où le jeune ménage était venu se fixer. Tac-Coen se remit à voyager. Après de multiples pérégrinations, il se fixa à Nantes. Il s'y perfectionna dans l'art musical, étudia l'harmonie et se mit alors à écrire les airs qui chantaient en lui.

collection personnelle


Son œuvre
En 1872, le Grand Théâtre de Nantes donnait la première d'un opéra-comique de Tac-Coen : Jean Leduc dont l'action se déroule en Bretagne. En 1875, Tac-Coen venait se fixer définitivement à Paris. Il devait y triompher. Pendant quinze ans, il fut le compositeur à succès. Les paroliers se disputaient l'honneur d'être mis en musique par Taccoen, qui signait alors Tac-Coen, en deux mots, pour transformer un nom pourtant bien flamand.
Le nombre de chansons écrites [composées] par Tac-Coen, de 1875 à 1891, est prodigieux. On en compte plus de trois mille, sans compter plusieurs opérettes. Dans sa production, il aborda les genres les plus variés, en honneur au café-concert à cette époque. En 1870, les chansons patriotiques étaient au goût du jour. Notre auteur sacrifia à cet engoûment. On trouve dans son œuvre : Notre France, Au Drapeau de la France, Ne touchez pas au drapeau, Tenons-nous prêts, L'honneur du soldat (dédié au général Boulanger) et le célèbre Forgeron de la Paix qui eut un succès prodigieux et fut chanté dans tous les villages de France.
Citons aussi des chansonnettes militaires — du Polin d'avant la lettre — Un cuirassier sans sa cuirasse, Mon Tourlourou et La Belle Margoton […] [erreur du compositeur d'imprimerie] […] et dont le refrain est passé dans le répertoire des troupiers qui y ont adopté les paroles les plus… militaires.
Dans les chansons à boire, Versez les trois couleurs fut celle qui fit connaître Tac-Coen, et le lança. Il écrivit encore : Buvons à tous les vins de France, Le refrain du vendangeur, L'esprit du champagne, Le petit Bourguignon, Le vrai Picolo (créé par Paulus), Mon verre est vide (dont les paroles étaient de Jean Richepin) et aussi L'hymne à la bière, La bière de Flandre, paroles de Victor Venelle, directeur du Journal d'Hazebrouck.
Les chansons sentimentales de Tac-Coen sont nombreuses aussi. Il en est d'exquises : On t'attend à la maison, Pauvre Mimi, Le Noël de Jeanne, Bonjour Amour, N'y pensons plus.
Quant aux chansons comiques du compositeur, elles datent terriblement, et ne nous feraient même plus sourire aujourd'hui. Rien ne se démode comme le comique. Citons néanmoins : Le Roi des Gommeux, Pamela s'est pamée là, Koli-Kinkin.

Au pays flamand
Si Tac-coen connut les succès les plus flatteurs à Paris, il était resté dans le fond de son cœur, un vrai Cassellois. Il revenait volontiers dans la ville où s'écoula son enfance et chez ses parents d'Hazebrouck. Le répertoire de Tac-Coen fit fureur à Hazebrouck de 1880 à 1890. On retrouve dans tous les programmes de l'époque, les titres que nous citions plus haut. A l'Orphéon, on joua même plusieurs opérettes du compositeur. A Cassel, en temps de Carnaval, de joyeux masques interprétaient le soir, dans les cafés, de grandes scènes avec parlé, dont on se souvient encore : Les Infirmiers, Le Bataillon des Volontaires en jupons, Les Gamins de Paris.
Tac-Coen ne manquaient jamais de venir "faire le Mardi-Gras" à Cassel. M. Georges Lotthé, l'auteur des Ballades Flamandes qui fut très lié avec le maître, nous a conté en ces termes, cette amusante anecdote qui montre combien Tac-Coen aimait Cassel : "Tac-Coen était féru de la chanson du Reuze. Il en avait brodé les paroles d'une chansonnette : Madelinette est mariée. Il en avait fait coller la ritournelle sur les pupitres des musiciens qu'il dirigeait, en sa qualité de chef d'orchestre d'un grand café-concert de Paris. Un soir, un groupe de ses amis de Cassel, de gais lurons, viennent assister à une de ses soirées. Tac-Coen avertit aussitôt le directeur qu'un incident se produira dans la salle : il le prie de le laisser se dissiper sans intervenir, car il ne sera qu'un attrait de plus pour le public. Et, entre deux numéros, il ordonne à ses musiciens d'attaquer le fameux air du Reuze. Dès les premières mesures nos Cassellois se regardent : ils se lèvent et se mettent aussitôt à entonner leur chanson en flamand, trépignent, gesticulent et dansent comme en plein carnaval. Je vous laisse à penser le succès qu'ils ont obtenu parmi les Parisiens et la joie de Tac-Coen".
M. Georges Lotthé se proposait d'écrire, en collaboration avec le compositeur, une opérette intitulée Jean Bart dont l'apothéose devait être la Rentrée du Reuze aux lueurs des torches de Bengale.
Tac-Coen fut chef d'orchestre successivement à la Scala, à l'Eldorado et à l'Eden Concert. A la fin de l'année 1891, il contractait une mauvaise grippe — l'influenza disait-on alors — et le 8 janvier 1892, il mourrait au premier étage du Café du 4 septembre, au n° 24 de la rue Monge où il habitait.
Dans quelques années, ce sera le centenaire de la naissance de Tac-Coen et le cinquantenaire de sa mort. Cassel n'oubliera pas cet anniversaire et saura le fêter comme il convient. Nous voulons espérer que sa ville d'adoption lui élèvera un monument et organisera un Festival Tac-Coen. Ce sera un hommage mérité rendu à la mémoire du compositeur.

André Biebuyck


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Cet article a été publié initialement dans Le Grand Echo du Nord de la France le 16 avril 1938  avec le portrait ci-contre. Celui en haut de cette page a été publié dans un opuscule consacré aux œuvres du compositeur vers 1900. Il contient également une très courte biographie qui nous apprend que Tac-Coen a bénéficié, à son arrivée à Paris, de l'aide d'Emile Duhem qui l'engagea comme pianiste accompagnateur. Tac-Coen a fait ses débuts de chef d'orchestre aux Folies-Belleville, dirigée par Cassonet. En juin 1878 il quitte son bâton de chef d'orchestre pour tenir un café-brasserie, rue Monge, Au Souvenir de l'Exposition. Le jour de l'inauguration, on sabla joyeusement un apéritif inédit, La Tacconnade [sic]. Il dépose la marque "Taconade de Fresnoy" le 16 décembre 1890 (n°35198) et compose une "Taconade, polka", éditée l'année suivante par A. Patay, dédiée à Gabriel Hertaux (1852-1933) négociant en vins à Neuilly.
J'ai relevé quelques erreurs dans le texte d'A. Biébuyck. Les prénoms déclarés sur l'acte de naissance d'Auguste sont Pierre Joseph Auguste, il est né le 6 mai 1844. Le couple Taccoen/Laroche se marie en 1876 et son épouse, une artiste lyrique née à Luxeuil les Bains, décède neuf ans plus tard.

13 partitions en libre accès sur Gallica ici
Un autre texte d'André Biebuyck ici



collection personnelle


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Il y a une dizaine d'année le musée de Flandre à Cassel avait proposé une exposition consacrée à ce compositeur sous le titre Résonances, hommage à Taccoen. La conservatrice, Sandrine Vézilier, avait brodé autour du sujet en organisant plusieurs manifestations.






Quelques photos : © Christian Declerck


le concert de l'harmonie de Cassel


une partie de l'exposition


l'inauguration guidée par Sandrine Vézilier


l'installation de Daniel Nadaud

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Supplément, sur un artiste méconnu qui interprète Le Forgeron de la Paix de Tac-Coen

VALDOR, chanteur à grande voix, créateur du genre



Il fut difficile de trouver des informations biographiques sur cet artiste. Valdor est un pseudonyme, évidemment, mais j'ai fini par trouver son vrai nom, Cocriamont, prénom Oscar, originaire de Lodelinsart, devenu un quartier de Charleroi. Mais d'Oscar point de trace dans les registres d'état civil. Heureusement il a eu un fils, André, qui se fait remarquer dans la presse, d'abord en réclamant un vélo pour battre un record et ensuite en gagnant ce vélo dans un concours, il en fera son métier comme livreur triporteur. J'apprends par la même occasion qu'André Cocriamont dit VALDOR, est bien le fils de l'artiste lyrique du même nom. La suite fut nettement facilitée et je trouve enfin Emile, dit Oscar, COCRIAMONT, alias VALDOR, né à Lodelinsart le 15 août 1867, fils d'Augustin et Emma SCHMIDT. Souffleur de verre de profession, il réussit à sortir de son milieu social par le chant. Il obtient un premier contrat de chanteur en 1895, il chante à Troyes sous son patronyme de naissance. Puis il tente sa chance à Paris aux Ambassadeurs, puis au Trocadero, il est remarqué par MASSON et FAURE (peut-être le professeur du Conservatoire) qui le prend sous son aile. Il entre ensuite au théâtre de Gand en 1903, puis à La Haye, Lyon, Bruxelles. Il part au Brésil au théâtre de Manaos où il est le premier à chanter en français le Trouvère, Guillaume Tell, L'Africaine et la Favorite. Il revient à Alger, où il crée le rôle principal dans Thérèse de Massenet, il obtient un énorme succès, puis il passe par Nice, et enfin la consécration comme grand baryton au théâtre de la Gaîté Lyrique à Paris. Il épouse à Paris en 1905 Alice MOUSSIN (1883-1960), naturalisé en 1928, il est mort à Paris le 2 septembre 1930, dans son domicile 34 rue Ordener. Son fils, né en 1903 à Paris, est mort en 1973.
Christian Declerck
19 mai 2025

sources : Comœdia 14 juin 1910, La Revue Mondaine 18 février 1911 et l'Echo des Sports


Source : Gallica

samedi 18 mai 2024

Le dernier cornemuseux en Flandre ?

mise en ligne le 30/7/2014
mise à jour le 12/2/2021 : ajout du décès de G Dilly, et nouveau lien bio Langlade BNF
mise à jour le 18/5/2024 : une autre version de l'aveugle de Dilly


Hubert Boone, dans son dernier livre sur La tradition de la cornemuse en Belgique nous fait découvrir l'existence d'un tableau de Georges Dilly :


Au pays flamand, l'aveugle 
collection personnelle

Ce tableau est exposé au salon de 1909, mais il n'est pas parvenu à en retrouver le lieu de conservation, il nous est connu grâce à cette carte postale. Par contre j'ai une hypothèse pour la localisation de cette scène de marché ; la tour que l'on aperçoit au fond, ressemble beaucoup à l'église St Nicolas, à Furnes. Il y a plusieurs places de marché autour de cette église : le marché au bétail, le marché au bois et le vieux marché qui ont toutes en arrière plan cette tour.

En 1906 ce peintre a obtenu à Lille le prix WICAR pour son tableau Dernière heure en Flandre :

Dernière heure en Flandre
collection personnelle

Ce prix lui permet de séjourner à Rome durant quatre années, il est domicilié 7, via del Vantaggio. Il reçoit également une bourse de voyage de l'Etat avec laquelle il visitera la Belgique et la Hollande.

On connait de lui une autre représentation d'un musicien, un accordéoniste, exposée au salon de 1908 :

Au bord d'un quai en Flandre
carte postale, collection personnelle

Peut-être s'agit-il du tableau conservé au musée de Philadelphie sous le titre Le joueur d'accordéon, à moins que ce soit un autre tableau sur le même sujet. (cf Emile Langlade)


Georges H. Dilly, auto-portrait 1909
publié dans le Nord Illustré, mars 1910
Georges Hippolyte DILLY est né à Lille le 16 juin 1874 dans la rue de La Bassée. Il est le fils d'Emile Eugène, peintre décorateur et Mathilde Flore Hennion, tous les deux nés à Lille. Son grand-père, Jean Baptiste, était ouvrier aux tabacs, époux d'une journalière, Emélie Ghesquières. Le père de Georges, décorateur de plafonds (théâtre et châteaux), lui communique très tôt sa passion pour la peinture. Georges s'inscrit à l'école Catholique des Arts et Métiers, située au bout de la rue de La Bassée, puis son père le fait rentrer à l'atelier du peintre Pharaon De Winter à l'école des Beaux Arts de Lille, où il obtient le premier prix de dessin et le premier prix de peinture de sa promotion. Encouragé par son maître et soutenu par ses parents il part pour la capitale et entre à l'école Nationale de Paris. Sa fiche matricule militaire mentionne deux adresses : en 1897 il est 58, rue de Rennes, puis en 1898 4, rue de la Grande Chaumière. Son atelier de peinture, situé rue Denfert Rochereau, est accolé à celui du sculpteur Belmondo. En 1899 il s'inscrit au Salon des Artistes Français et y obtient une médaille d'or. Après de nombreux succès il se présente hors concours aux expositions internationales de Gand en 1906, Rome en 1907 et en 1910 à Londres et Tourcoing. Entre temps il est retourné à Lille, car il signale son déménagement à l'autorité militaire le 15 juillet 1899 au 24 rue des Ponts de Comines.
Ceci pour situer le contexte de cette période pendant laquelle le peintre s'est intéressé aux musiciens populaires. La suite est dans la petite biographie écrite par Marc Wallerand.
Il est mort à Châtel-Guyon (63) le 2 mai 1941, villa La Ruche, route de Chazeron, chez sa nièce et filleule Georgette Aldebert.

Christian Declerck

source : Marc Wallerand, Georges Dilly, un peintre flamand, Chabeuil, 2003, 48 pages


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Paul Ranson a publié sur son site des Muchosas un résumé récent de ses recherches sur cette cornemuse et ces cousines régionales. Il a découvert, en 2022, un tableau inconnu de G.-H. DILLY qui avait été vendu (230 €) l'année précédente sur un site d'enchères allemand. Ce tableau représente le même cornemuseux aveugle, seul, dans la rue d'un village, mais sa cornemuse est différente, elle n'a qu'un seul bourdon sur l'épaule, ce qui d'après lui la rapproche fortement de la cornemuse wallonne, la Muchosa. Merci à lui de m'avoir fait parvenir la photo de ce tableau qui, hélas, n'a pas enrichi une collection publique.





pour compléter : cette biographie, par Emile Langlade, parue dans les années 1920, où l'on apprend que Georges Dilly était aussi musicien.




et cet article paru dans le Nord Illustré de mars 1910

 



vendredi 5 mai 2023

L'accordéon du mineur

publié le 14/1/2019
mise à jour le 22/4/2023, ajout de la généalogie d'Antoine Schenardi et une vidéo
mise à jour le 5/5/2023, ajout de deux vidéos, avec mes remerciements à Giuseppe Gagliardi pour les infos qu'il m'a transmises


Faute de renseignements sur le mineur accordéoniste de Sin le Noble, son instrument parlera-t-il ?


Source : Médiapart

En zoomant, on peut lire la marque de son accordéon, ainsi qu'une adresse : A Schenardi, 22 R Labois Rouillon, Paris-Villette.



Le Musée National de l'Histoire de l'Immigration présente Antoine Schenardi, facteur d'accordéons né à 1856 à Plaisance (Italie), comme l'exemple d'entrepreneur italien porteur d'un savoir-faire familial. Il crée à son arrivée à Paris en 1913 une manufacture d'accordéons. Si son nom est absent de l'édition 1913 du répertoire Musique-Adresses, il apparait dans celle de 1921, domicilié au 68 rue de Flandre, accompagné d'un encart publicitaire. Au n° 59 s'était installé quelques années plus tôt un autre facteur d'accordéon, Felix Peguri dans cette rue pour le moins "musicale" puisqu'elle accueillait aussi la fabrique de pianos Erard, depuis 1864.

Source : Jean-Luc Matte
Antoine Schenardi travailla à Paris en étroite collaboration avec Giovanni Gagliardi, italien émigré lui aussi, qui s'était fait particulièrement remarquer en donnant en 1909 un récital de musique classique à l'accordéon, et qui dépose en 1910 un brevet. L'objectif revendiqué des deux hommes est alors d'arriver à un instrument capable de jouer la musique classique telle qu'elle est écrite, l'accordéon gagnant sa place comme véritable instrument de concert. La collaboration est stoppée par la guerre, et Gagliardi, de retour en Italie, est interné pour objection de conscience.
Une carte postale, publiée sur le site consacré au maître italien, datée de 1909, immortalise Gagliardi avec un groupe d'élèves, localisant la vue dans la fabrique Schenardi.

Source : Giovanni Cagliardi (1882-1964), Fisarmincista Compositore
Si des courriers d'élève et de la fille d'Antoine Schenardi, étayent cet accueil avant la guerre, la localisation au sein de la fabrique Schenardi dès 1909 interroge cependant : l'Annuaire des Artistes et de l'enseignement dramatique et musical 1909 ne fait mention de cette dernière, ni 22 rue Labois-Rouillon, ni 68 rue de Flandre.
La publicité de 1921 vante "la fabrication soignée de tous modèles (petits et grands)". Ce premier quart de siècle signe la place incontournable de l'accordéon dans les bals, et l'essor des recherches pour en faire un instrument musicalement "complet". Ces qualificatifs, petits et grands, s'appliquent-ils alors aux accordéons diatoniques et chromatiques ?
Antoine Schenardi s'est-il d'abord installé en 1913 modestement rue Labois-Rouillon, commercialisant sous son nom des accordéons diatoniques peut-être importés ? C'est une hypothèse envisagée par Jean-François Régis, accordéoniste et collectionneur, qui possède différents accordéons, chromatiques ou mixtes sortis de la fabrique Shenardi, dont tous, datant des années 20, portent l'adresse de la rue de Flandre. C'est là que la firme se développe. Au décès d'Antoine en 1932, sa fille poursuivant l'activité avec son époux Céleste Costa, 

Source : Giovanni Cagliardi (1882-1964), Fisarmincista Compositore

puis, après le décès de Céleste en 1934, avec son fils. L'entreprise Costa, ancienne maison Schenardi, fermera définitivement ses portes en 1999.

Source : Musée national de l'Immigration

L'accordéon du mineur, entrebâillant les portes de la fabrique Schenardi, garde tout son mystère. Mais il nous aura plongé, partant de l'intérieur d'un estaminet de Sin le Noble, dans les mouvements migratoires et musicaux du début du XXe siècle.

Agnès M. 


Les objets et documents présentés au Musée National de l'Histoire de l'Immigration font partie des collections du MUCEM.

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en prime une vidéo de 1996, Samedi chez Costa, transmise par Agnès : ICI


Charles Costa 1926-2013


avec la participation de Charles COSTA, Marcel FREBERT, Claude LEYMARIE, Lucien VENET, Léon BONINO, Roger NOTARIANI, M. THOMAS, Roger DE COORDE, M. AMOUREUX, Claude MAHE, Rémy DORIN et Jean Louis HUBERT




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en complément ce documentaire sur Giovanni Gagliardi
C'est un court métrage réalisé par le Liceo Gioia en collaboration avec le Consortium Sol.Co et les Archives de l'État, qui fait partie de l'initiative "Culture classique et culture numérique : souvenirs du futur" du projet national "Giovani Connessi", sélectionné par l'entreprise sociale "Con I Bambini" dans le cadre du "Fonds de lutte contre la pauvreté éducative des enfants".
Il s'inspire du roman graphique "Giovanni Gagliardi. Une vie espionnée », résultat d'un atelier pédagogique, créé par le Liceo Gioia en partenariat avec les Archives de l'État de Plaisance à partir de documents d'archives.


plus la présentation du roman graphique
La deuxième vidéo propose la présentation de l'album, roman graphique, créé par la classe III sc. C du Liceo Ginnasio M. Gioia de Piacenza consacré à la vie extraordinaire de Giovanni Gagliardi de Castelvetro Piacentino (1882-1964) : musicien à Paris à la Belle Epoque, pacifiste et idiot de guerre pendant la Première Guerre mondiale, confiné à Ventotene comme anarchiste jusqu'en 1943 et enfin professeur de musique et pasteur protestant. La présentation est accompagnée d'une performance de l'orchestre du Liceo qui joue également de la musique de Gagliardi.