jeudi 11 mai 2017

Félicien Drumez, chansonnier lillois


Toutes les illustrations : collection personnelle

publicité parue dans La Vaclette en 1891


Il est coiffeur lors sa conscription en 1885, domicilié rue de la Quennette. Il est le fils d'André, originaire d'Avesnes le Sec et Marie Louise Duval, cabaretiers rue de la Vignette où il est né le 13 mars 1865. Première mention de son activité de chansonnier en juillet 1892, il se produit à Arras après la fête du Cyclist-Club artésien, où il a dit des chansonnettes en patois de Lille et des récits monologues très originaux. C'est sans doute à cette époque qu'il écrit Chon Minute, chansonnette comique en patois de Lille, la musique est d'Auguste Carbonnel, le petit format est éditée à Lille par Charles Volcke.



En 1903 il participe à la Fête des trouvères à Lille. L'année suivante, une matinée de poésie est organisée au Grand Théâtre, par le poète Gustave Kahn. Au programme, des poètes de la région : Albert Samain, Auguste Angellier et Alexandre Desrousseaux et on apprend, dans l'article paru dans  la revue Gil-Blas, que Félicien est un élève de Desrousseaux. En 1905 il enregistre 17 faces de disques 78 tours pour la compagnie Odéon. Que sont devenus ces enregistrements ? je n'en ai pas encore trouvé la trace. Il y interprète des chansons et pasquilles de Desrousseaux : L'Histoire de P'tit Price et Marianne Tambour, la Femme du Coulonneux, Les Bonnes gens de Saint Sauveur, L'Agilité, Le Bonnet de coton, Le nouveau marié, L'Lillois trompette, Les Revenants, Lolotte, l'P'tit Quinquin, Min Cousin Myrtil, L'Habit d'min vieux Grand Père, Liquette ou Conseils à une jeune fille qui doit se marier ; d'Emile Hornez : Vivent les Saint Sauveurs ; de Fournier : Les Deux Bouchons et ses propres textes : La Force et l'adresse et Les Pataques. En 1906 il participe à la fête des Rosati de Flandre à Lille en compagnie qu'un autre chansonnier, Gustave Het, du Caveau Lillois. 




En 1911 il est promu officier d'académie, et la même année L'Association Philanthropique du Nord lui demande de créer la revue Lille-Chansons : Revue costumée des œuvres patoisantes des chansonniers lillois. Desrousseaux, Auguste Labbe, Emile Hornez, Henri Fournier, Delory, etc. etc. Félicien Drumez signe l'arrangement des 2 actes en 3 tableaux ; la musique d'ouverture et les musiques de scène sont composées par Gustave Gabelles. La première a lieu au théâtre le 7 juillet 1911.



Au programme : P'tit Price et Marianne Tambour (Derousseaux), Les Vinaigrettes (Desrousseaux), Violette (Desrousseaux), Manicour (Desrousseaux), Le Café (Desrousseaux), L'Habit d' min Grand Père (Desrousseaux), Les Statues de Lille en Goguette (Auguste Labbe), Le Vieux Cabaret (Desrousseaux), Vivent les Saint-Sauveur (Emile Hornez), Le Boléro du Balyeux (Auguste Labbe), Les Infants d' Saint Sauveur (Desrousseaux), L' Gardien du Palais des Beaux-Arts (Auguste Labbe), Les Amours d'un Marchand de Fagots [?], L'Plaisi du Carnaval (Delory), L' Quartier de l' Plachette (Desrousseaux). Casse Bras (Desrousseaux), Le Petit Quinquin (Desrousseaux).
Les interprètes : Mlle Irma Haelterman, cantatrice (La ville de Lille), Mme Castille (Magrite, La Dentellière), Mlle Suzanne Castille (Rosette), M. Félicien Drumez (Le Commissionnaire), M. Auguste Labbe (Le Gardien du Palais des Beaux-Arts, Le Balayeur de rues), M. Bertingle (Le Voyageur, le Compère), M. Arthur Courouble (Louis Brimbeux, Le père Casse-Bras), Ferdinand Castille (L'Habit d' min vieux Grand Père), la Société chorale et lyrique Les Sans Soucis, directeur M. Bélière.

En 1912 la Revue Septentrionale mentionne sa participation à la Fête des Trouvères à Lille. En avril 1926 il est promu officier de l'Instruction Publique. A partir de 1928 il participe aux débuts de Radio PTT Nord. Dernière mention dans la presse en 1931, sa participation à un concert de l'association de Radiophonie du Nord diffusé par la radio lilloise. En 1887 il a épousé Julia Canyn, sage femme, née à Lille, je n'ai pas trouvé de descendance ni la date de son décès.

Christian Declerck

Sources : Véloce-Sport, La Revue Septentrionale, Gil Blas, Le Journal Officiel, Les Echos Sportifs et Mondains, L'Egalité de Roubaix-Tourcoing, Ouest-Eclair, L'Vaclette, l'état civil et les registres matricules.




lundi 1 mai 2017

Jean Baptiste Barbe facteur d'instruments à Berck

mise à jour le 1/5/2017 : photos d'un saxophone envoyées par un lecteur
mise à jour le 30/01/2017 : informations du Registre de Commerce et création de la société Barbe et Fils

Les instruments de musique signés J.B. BARBE à Berck refont régulièrement surface sur les sites d'enchères, mais jusqu'à présent on ignorait qui était derrière cette "marque", était-ce un revendeur ? un prête-nom ? L'achat récent d'un catalogue de ce fabriquant a déclenché une recherche plus conventionnelle. L'aide précieuse des archives municipale de la ville de Berck sur Mer a permis de connaître un peu mieux cette famille de facteurs d'instruments de musique à vent. Mais si on a eu quelques réponses sur leur généalogie et leurs histoires familiales, il reste encore beaucoup de questions. Les réponses seront ajoutées au fur et à mesure sur cette page.







Jean-Baptiste BARBE est né à Mandray (Vosges) le 26 mars 1873, fils de Jean-Baptiste, fermier, et Marie Claire SAINT-DIZIER, tous les deux originaires de ce département. A priori rien ne prédisposait ce cultivateur, profession qu’il déclare lors de son mariage, à devenir fabricant d’instruments de musique.
Cependant lors de sa conscription, en 1893, il se déclare musicien de profession. Il devient naturellement soldat musicien dans le 8e puis le 5e régiment d’artillerie. Il est libéré en septembre 1897 et l’année suivante il épouse, à Anould (88), Marie Mélanie JACQUEMIN, papetière, qui y est née en 1872. Ses deux enfants naissent à Saulcy sur Meurthe (88), Marcel en 1900 et Armand en 1904. Au recensement de 1901 à Saulcy, il déclare la profession d'ourdisseur chez Clétienne Frères. Sa fiche matricule mentionne un séjour à Rambervillers en 1905, dont le recensement de 1906 nous indique qu'il est chef de musique ; ainsi que son arrivée à Berck sur Mer le 19 août 1911, il y réside dans le Chalet Marie Joseph, rue de l’asile Maritime. C’est dans cet hôpital que décède son épouse, le 14 août 1914, Jean Baptiste est mobilisé depuis quelques jours dans le 11e régiment d’artillerie à pied à Grenoble. Après un séjour au 84e d’artillerie, le 24 février 1917 il est détaché, par le commandant du dépôt des métallurgistes, comme ouvrier militaire à la Maison Teste, cité Lemière, à Paris. Ensuite il est muté au 1er régiment de zouave le 1er juillet 1917, ce qui pourrait correspondre à une sanction disciplinaire, car son passage chez les zouaves n’est pas pris en compte dans ses années de campagne contre l’Allemagne. Démobilisé le 13 janvier 1919, il se retire à Berck, rue de Tours, et y épouse Eugénie BAZIN la même année. Dans cette commune il est mentionné comme luthier au recensement de 1921. Il y décède, le 27 novembre 1939, rue Rothschild.



le catalogue de 1931
collection personnelle


La Manufacture Générale d’Instruments de musique a été fondée en 1900, indique ce catalogue, mais cette date ne correspond pas à la chronologie de son “fondateur” qui à cette époque était ourdisseur, puis chef de musique, dans les Vosges. Le registre du Commerce nous donne une autre date.





Aux Archives Départementales du Pas de Calais sont conservés les Registres du Commerce de Montreuil sur Mer, ville dont dépendait Berck. Sur la Déclaration aux fins d'immatriculation, on apprend que le commerce de Jean Baptiste, a été créé le 1er juillet 1912, il est immatriculé sous le n° 882, en date du 26 novembre 1920. Le RC a été créé en 1919, mais réellement appliqué à partir de 1920. Pour prouver son inscription il a fournit sa carte d'électeur, son livret de famille ainsi que sa feuille d'impôt et de patente. Il précise que c'est un commerce de vente et d'achats d'instruments de musique, situé rue de Tours à Berck. Une adjonction sur le registre même, non datée, précise : Fabrication ou vente des supports de saxophone dénommés "Saxo Jazz" et autres accessoires pour instruments de musique tels que ressorts, vis, pistons etc. avenue du Docteur Quettier.
La Déclaration aux fins de d'inscription modificative nous apprend la cessation de tout commerce à partir du 1er février 1932 et la radiation du registre du commerce, M. Barbe a fait l'objet d'un apport à la société Barbe et Fils à Berck Plage, rue des Pâtures.

J'ai pu consulter le contrat de création de la société Barbe et Fils, en date du 9 février 1932, avec effet au 1er janvier de la même année. L'article n°6 nous donne le détail de l'apport en matériel du père :
Le fonds de commerce de fabrication, ventes et réparation d'instruments de musique exploité à Berck, rue des Pâtures :
- un gros tour parallèlle [sic]
- une décolteuse [sic]
- un petit tour
- une perceuse
- un touret à polir
- une polisseuse
- une scie circulaire
- une meule double
- une petite meule d'affûtage
- 8 étaux
- 3 moteurs
- 3 petits moteurs
- une petite polisseuse
- une petite scie circulaire
- 10 m. de transmission
- 14 poulies en bois
- 100 m. de courroie
- 3 soufflets à pied
- une meule à eau
- 50 pinces genre américain
- 1 forge
- 2 établis simples
- 2 établis doubles
- 40 outils divers
- 200 limes diverses

Salle de nickelage :
- une dynamo
- un bain de nickelage
- un bain de dégraissage
- un bain de dénickelage
- 5 cuves de rinçage
- 2 chauffe-bain
- 3 tableaux de réglage

Bureau :
- un bureau plat avec tiroirs
- deux tables
- une machine Underwood n° 5
- des casiers

Marchandises :
- 10 cornets à piston
- 6 trompettes d'harmonie
- 8 bugles
- 3 altos
- 4 tambours
- 3 basses
- 2 trompettes
- 38 clairons
- 2 trompes de chasse
- 7 caisses
- des cymbales
- 96 pupitres
- accessoires et écouvillons
- accessoires de caisses
- 146 embouchures
- potences, boutures lentilles, boucles, broches, viroles
- 10 clarinettes
- 49 instruments divers
- 41 autres
- des pavillons
- des SaxosJaz [sic]
- des anches, des becs et ligatures, ressorts, diapasons, cordes, 10.750 tampons, des castagnettes, des sourdines
- 95 peaux de tambours et grosse-caisse
- des ressorts, des tubes, du laiton, des accessoires
- 32 sacs et étuis
- 5 phonos
le tout pour un total de 100.000 francs, y compris les éléments incorporels estimés à 1.000 francs.
Source : actes constitutifs de sociétés cote 6U-2/525 (année 1932)



les signatures du contrat
© Archives Départementales du Pas-de-Calais

Comme me le précise un lecteur (merci Jean-Jacques B.) ce matériel ne peut pas avoir été utilisé pour de la fabrication d'instruments, mais pour celle des supports de saxophone Saxo Jazz et des accessoires spécialisés, comme les boutons, la visserie, les ressorts et sans doute aussi des pistons, peut-être aussi pour l'embouchure Etoile du Nord. Les photos, censées représenter les ateliers avant 1931, sont aussi incompatibles avec cet inventaire de 1932 qui ne décrit que 6 postes de travail, loin donc de la bonne trentaine d'ouvriers présents sur ces photos. En conclusion, il y a de forte probabilités que l'on ait pas fabriqué d'instruments à vent à Berck, sauf peut-être, d'après JJB, des clairons ou des trompettes de cavalerie comme le suggère la présence des pavillons. 


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Le catalogue indique qu’il travaille avec ses fils. Le recensement de 1926 les mentionne tous les deux comme employés chez leur père. Marcel, l’aîné, est le directeur technique, à son décès à Berck en 1949, il est cafetier 20 rue Gabriel Péri. Armand est directeur commercial, il est mentionné comme tourneur à son mariage en 1928, il décède à Paris en 1947, son épouse, Marie Joannès, décède à New York en 1996, dans le quartier de Manhattan.





photos extraites du catalogue
collection personnelle



Le Club Musical Berckois en 1935, directeur fondateur J. B. Barbe en 1922
© Archives municipales de Berck sur Mer


Les collaborateurs :

Le directeur artistique est Adrien PELISSIER, ex-soliste de la musique de la Garde Républicaine et ses collaborateurs artistiques sont : 
- Gabriel DUSEIGNE, hors concours de l’école nationale de musique de Saint Omer, 1er prix du Conservatoire de Strasbourg, prix Luzan-Wolf et vice président, directeur de l’Harmonie du Touquet-Paris-Plage
- L. PERU, lauréat du Conservatoire de Paris en 1930
- Victor NYS, soliste de la musique de la Garde Républicaine, ex-professeur du Conservatoire de Roubaix
- Victor DUHAMEL, 1er prix du Conservatoire de Roubaix, soliste des Concerts classiques
- Gaston VASSOUT, 1er prix du Conservatoire, soliste des Concerts Parisiens.

La recherche continue

Christian Declerck


D’autres infos sur les instruments J.-B. Barbe iciici et ici
Des photos d'atelier similaires ou très ressemblantes, signalées par un lecteur ici et ici

Sources : état civil, registre matricule, recensements.
Mes plus vifs remerciements aux archives municipales de Berck et particulièrement à Mme Le Louarn, qui a fait une grande partie de ces recherches.
William Waterhouse, dans son New Langwill Index, paru en 1993, mentionne deux autres catalogues parus en 1929 et 1934 (cité par Jacques Cools dans la première partie de son Essai de classification alphabétique des facteurs, ouvriers, inventeurs, essayeurs, marchands… français, d'instruments de musique à vent, paru en 2000, n° spécial XI de la revue Larigot)

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Un lecteur anonyme m'a envoyé cette série de photos, qu'il en soit vivement remercié.






mardi 18 avril 2017

Sous les toits de Paris

Emile Vansersoupel, 1930


Vous connaissez tous la chanson, extraite du film de René Clair, le premier film sonore tourné en France aux studios d'Epinay sur Seine. Au début du film, un long traveling en plan-séquence nous fait descendre des toits de Paris vers une impasse où l'on entend un chanteur des rues, Albert Préjean, accompagné par un accordéoniste aveugle. C'est un jeune accordéoniste originaire de Roubaix qui joue ce rôle.
Emile Vandersoupel n'a pas vingt ans.


collection personnelle


Le Journal de Roubaix du 19 février 1931 :
Un Roubaisien a figuré dans le film Sous les toits de Paris
Combien de Roubaisiens se doutent-ils, en fredonnant l’air bien connu Sous les toits de Paris, que c’est un de leurs concitoyens qui fut engagé pour manier l’accordéon et accompagner Albert Préjean ? Cet accordéoniste a vingt ans maintenant, il se nomme Emile Vandersoupel et c’est un Roubaisien né natif ; il habite rue de l’Alma. Il commença, à douze ans, par jouer du piano, mais bientôt, à l’accordéon, il se révélait un véritbale artiste que de nombreux prix et honneurs, entre autres le classement hors concours au Concours international de Wavre, ont mis en vedette. Notre jeune virtuose s’est d’ailleurs déjà fait entendre à Radio PTT Nord, à Radio Paris et au gramophone. Bientôt, les entreprises de films sonores, elles mêmes, s’intéressaient à Emile Vandersoupel, dont certaines auditions par TSF avaient été remarquées. C’est ainsi qu’il fut convié aux studios d’Epinay sur Seine pour figuer dans Ça c’est Paris* ; puis peu de temps après, au printemps de l’année 1930, il demeurait deux mois dans les mêmes studios pour accompagner la vedette de Sous les toits de Paris, Albert Préjean. 
Emile Vandersoupel, et ce ne fut pas à son moindre mérite, fut choisi parmi cinq accordéonistes des plus fameux et son rôle qui eut semblé bien effacé dans un film muet, domine, on peut le dire, grâce aux airs maintenant bien connu qu’il interprétait sur l’écran, dans le film sonore Sous les toits de Paris. Le jeune roubaisien, qui est en même temps compositeur et professeur, joua, dans ce dernier film où l’accordéon est roi, une valse de sa composition, Marianne [sic]. Le jeune artiste nous a conté le travail acharné que fournissent les artistes sous l’éclat des projecteurs, répétant jusqu’à dix et vingt fois les mêmes scènes, et quand on saura que Sous les toits de Paris a demandé six mois d’efforts quotidiens, on se représente aisément de quelle somme d’énergies individuelles est composé un film qui est projeté en une heure et demie.

*Film muet d'Antoine Mourre




cet extrait se termine sur un plan très court où l'on aperçoit l'accordéoniste


au bal musette, l'orchestre est au balcon
Emile est accompagné d'un banjo et d'un jazz
ils jouent sans doute Marie-Anne, la valse composée par Emile


Bande annonce de l'époque

Albert Préjean enregistrement Ultraphon 1930

Version de Berthe Sylva 1930

Fin du film, version instrumentale avec la scène de bal

Vous voulez l'intégrale ?
Je n'ai trouvé que cette version, doublée en Géorgien ou en Russe ?

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Ensuite Emile raccourcit son patronyme et continue de se produire avec Albert Préjean, notamment en Suisse en 1941.


Charles Verstraete* nous raconte la suite et la fin de sa carrière : après s'être produit à la Brasserie Poulin, rue Pierre Motte à Roubaix, il est engagé au Balthazar, brasserie sur les boulevards à Paris. En tournant dans le film Sous les toits de Paris, il se fera connaître de tous les Français. Dès lors, il monte un orchestre, s'adjoint deux accordéonistes, Germain Vigne et Albert Lerouge, un pianiste et une batterie, et fera des tournées dans tout le pays. Malade, Germain Vigne cèdera sa place au Roubaisien Marcel Arcelon auquel succèdera Julien Vandeputte [d'Halluin]. Lorsqu'il rentrera à Roubaix, Soupel sera cabaretier rue du Chemin de Fer [et rue Jules Guesde] et abandonnera l'acccordéon.
*De l'accordéon au trombone, Soixante ans de musique et de souvenirs, Garches, 2000

Emile Vandersoupel, fils d'Emile (peigneur puis apprêteur) et de Clémence Bulcaen, est né à Roubaix le 10 mai 1910, rue des Anges, il est mort à Roubaix le 16 août 1990.



collection personnelle


Une autre artiste roubaisienne : Mary Lyse



jeudi 23 mars 2017

Jean-François Birlouez, manouvrier de l'accordéon

Un manouvrier de l'accordéon

C'est à Dorignies, hameau de Douai, pays où l'industrie tient une place prépondérante et où l'Art, sous toutes ses formes, n'a que peu mais de fervents adeptes, que nous avons rencontré un artisan de l'accordéon, le seul en France — et il s'en vante — qui fabrique sans l'aide de personne cet instrument de musique dont la vogue grandit de jour en jour.

Ouvrier agricole, mineur et accordéoniste
L'homme est un modeste, modeste comme le furent ses origines. Son atelier ? une pièce réduite contenant un établi et un outillage d'ébéniste. Son œuvre ? les accordéons de toute beauté qu'il fabrique de ses mains.
M. Jean-François Birlouez, car c'est de lui qu'il s'agit, a vu le jour à Oignies sur Rivière, dans le canton de Carvin, le 16 novembre 1868. Ses débuts dans l'existence ne présagèrent nullement de son avenir. Tout gamin il œuvrait dans les champs, aux côtés de son père, petit cultivateur de l'endroit qui, pour augmenter ses revenus travaillait un peu l'horlogerie. C'est ainsi que le jeune Jean François put de même tâter du métier d'horloger. L'enfant n'était pas insensible à la musique et d'en avoir vu jouer, son désir alla vers l'acquisition d'un accordéon. Et bientôt dans la région minière l'on connut un virtuose de 12 printemps. Sa vocation qui cependant pointait à l'époque, ne put par lui être exploitée. Les temps étaient durs aussi jadis pour les modestes travailleurs, et pour vivre, Jean-François dut aller à la mine. La Compagnie des Mines de Dourges, à Noyelles-Godault, l'occupait, et le soir, de retour sous le toit familial, il bricolait l'horlogerie… et commençait de réparer son accordéon… la deuxième corde à son arc. Qui, dans les cités minières, ne connaissait alors le mineur accordéoniste ? Bien des vieux vous diront se souvenir avoir dansé aux sons de cette musique, que talentueusement, de son instrument, ses doigts habiles faisaient retentir.

La nouvelle vocation
Marié [en 1892, à Noyelles-Godault] puis père de famille, à l'âge de 28 ans Jean-François Birlouez quitta la mine, se décidant, par expérience acquise, de ne s'occuper plus que de l'accordéon. Il débuta dans sa nouvelle profession en transformant un instrument allemand acheté à Tournai, et composé de 8 basses et 2 rangées, en un accordéon à demi-temps [sic].
Puis en 1902, en compagnie d'un ami, accordéoniste comme lui, il partit à Bruxelles chez M. Solari, fabricant, pour y faire l'acquisition d'un accordéon. A ce temps-là, on n'en fabriquait pas en sérié, et le marchand qui en était dépourvu lui demanda d'attendre l'année d'après pour être servi. C'est à ce moment que M. Birlouez, sans s'en rendre compte, définit la nouvelle voie qu'il allait suivre, en répondant à M. Solari : " Eh bien ! puisque j'ai le temps, j'en fabriquerai un moi-même ! ". De fait, 6 à 8 mois après cette boutade, un accordéon était sorti des mains de ce quasi-profane. Il fallut naturellement de nombreux essais pour arriver à la mise au point finale, mais l'instrument était là, prouvant qu'il suffit parfois de vouloir pour arriver au but que l'on se propose. Et tout en tenant son bistro à Courcelles-lez-Lens, et jouant les dimanches et fêtes à faire danser la jeunesse, notre artisan vit les commandes affluer. Les accordéons "Birlouez" faisaient déjà recette.



vers 1931, à Masny, Henri Debail joue sur un Birlouez
collection personnelle

verso de la carte


Le succès
Depuis quatre années, notre fabricant s'est installé à Dorignies et là, tout seul, comme auparavant, il construit ses accordéons, commandant les pièces brutes à 25 maisons différentes et leur donnant cette forme nouvelle utile à leur particulière destination. Ebénisterie, gravure, mécanisme musical, soufflet, plaques d'acier ou d'aluminium, tout est façonné par lui avec amour. Depuis qu'il œuvre autour de ses instruments, il a apporté à ceux-ci de nombreuses et heureuses modifications. Il est actuellement en train de fabriquer des claviers en métal et se fera breveter pour un axe tenant toutes les touches, les accordéons à plusieurs claviers sur axes indépendants présentant le même inconvénient que la machine à écrire dont deux touches se rencontrent et se bloquent au passage, sur une erreur de doigté.
Nous lui avons, pour cela, souhaité bonne réussite, et comme nous lui disions notre étonnement que l'accordéon soit demeuré si longtemps un instrument, si l'on peut dire, vulgaire, M. Jean-François Birlouez nous a dit que cela tenait à ce qu'auparavant n'importe qui en jouait sans aucune connaissance musicale. Aujourd'hui que de véritables musiciens en ont fait leur instrument favori, le plus bel avenir peut lui être prédit. C'est sur ces paroles que nous avons quitté l'homme, le seul qui, de toutes pièces, sans l'aide de quiconque, fabrique en France des accordéons. 


Achille FAURIE
L'Egalité du 25 août 1928
Bibliothèque numérique de Roubaix



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En 1932 J. F. Birlouez invente La Symphonie-accordéons article ici
Jean-François Birlouez est décédé à Douai le 23 août 1961


vendredi 10 mars 2017

Jean François Dutertre est décédé




"Un mot de Franck Tenaille :


Encore un "ancien" du folk qui se fait la malle. Un chouette serviteur des musiques trad' sur des tas de registres (écrits, musicien, institutions...), pudique et connaisseur. Pour moi plus de 40 ans de dialogue et d'amitié.

Ci-joint un papier a chaud de Dominique Maroutian sur le bonhomme.


Grande tristesse "Amis vieux folkeux"

Jean-François Dutertre est décédé ce matin. Je pleure un ami de toujours, rencontré il y a plus de cinquante ans à l'époque du Hootenanny de Lionel Rocheman. Admirateur de Tom Paxton, Pete Seeger, et de ... Jacques Douai, à ses débuts, il chantait en s'accompagnant à la guitare. Puis avec Ben et Jean Loup Baly, ses amis de lycée, il a fondé le groupe "les Escholiers". Avec John et Catherine il fut l'un des membres fondateurs du Bourdon et le rédacteur en chef de l'éphémère revue "Gigue". Fin musicien et chanteur il a fait connaître l'épinette instrument qu'il affectionnait particulièrement. Il m'avait confié que c'était moi qui lui avais fait découvrir cet instrument, ce que j'avais oublié au fil du temps, aujourd'hui j'en suis fier. 

Il a travaillé avec de nombreuses figures du folk : Emmanuelle Parrenin, Claude Lefebvre, Dominique Regeff, John Wright, Catherine Perrier, Jean Blanchard, René Zosso, ... j'en oublie. Sa rencontre avec Yvon Guilcher allait donner naissance au groupe « Mélusine" qui a marqué l’histoire du folk français. mais aussi …

Aujourd'hui, je pleure un ami. 

Salut l'artiste.

Dominique Maroutian"

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Réactions sur le groupe Tradonord :

bonjour 
je me doute que tous ceux et toutes celles qui l'ont rencontré, connu, nous sommes tous et toutes dans l'émotion partagée et à la lecture de tous ces petits mots, que de bons souvenirs qui remontent à la surface.
Pour ce qui me concerne modestement, je garde en mémoire ma première entrée dans ce "temple" du boulevard Raspail, un certain mardi soir de novembre 1968, à ma libération du service militaire. 
Un ami m'avait fortement conseillé de me rendre dès que je le pourrai au Centre Américain ("American Center for Students and Artists") et ce soir-là chez Lionel Rocheman, premier émerveillement de voir et entendre tous ceux et celles qui ont jeté les premières pierres conviviales de cet immense engouement, Jean-François, Yvon, Jean-Loup, Dominique, Ben, John, Catherine, Roger, Claude, Pierre, Alan, Steve,Emmanuelle, Gabriel, etc...
Ce gros "noyau" qu"on pouvait retrouver presque chaque mardi au Centre, et après le Hootenanny, non loin, en face, au Raspail Vert
Il est temps de ré-écouter ces vynils de rêve de Mélusine, avec ces voix chaudes et si douces, et qui allaient si bien ensemble, 
au revoir cher ami à l'éternel sourire si amical
G. D.

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Triste aussi je suis ! Et c'est pas peu dire. Je lui dois mon entrée dans la musique trad, à Gérardmer où il m'a fait découvrir l'épinette. Pédagogue extrêmement rigoureux, musicien sensible, personnage engagé et d'une grande humanité, il a ré-inventé, avec quelques autres, la pratique de l'épinette, développé un jeu innovant sur l'instrument pour accompagner le chant. Avec Mélusine et en soliste, il est venu maintes fois nous voir dans le Nord. Beaucoup sur cette liste l'ont croisé.
Je retiens de lui l'exigence de la transmission, l'attention portée au respect des droits des musiciens et quelques instants de musiques partagées, lors de rencontres d'Epinettistes, dans des stages, ou sur "le Maure Sarrasin", où il m'avait fait l'honneur et le plaisir de m'inviter à l'épauler.
Il y aurait tant de choses à dire, de souvenirs à évoquer, d'hommages à rédiger... Mais aujourd'hui, j'en reste là, pour me replonger dans mes albums, photos et anciennes revues.
Pensées pour Claire, sa compagne qui a si bien gravé ses anges musiciens, et ses filles.
J. L.

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Pour le Collectif de Musiciens Professionnels des Musiques et Danses Traditionnelles

Chers, chères,
En ce 10 mars 2017, nous apprenons avec une infinie tristesse le décès de notre ami Jean-François Dutertre. C'est une figure majeure du renouveau des musiques traditionnelles qui s'en va. Son engagement au long cours, au service de la professionnalisation et de la structuration du secteur des musiques traditionnelles, en faisait une personnalité ô combien précieuse pour les musiciens, professionnels ou non de nos musiques. On se souviendra que dés 1972 dans la Revue « Gigue » qu'il contribua à créer, il abordait déjà ces questions. Au sein du groupe Mélusine avec Jean-Loup Baly et Yvon Guilcher, il défendit une esthétique exigeante de réinterprétation du répertoire des musiques et chansons traditionnelles, de même que dans son travail en solo sur la chanson ou dans celui de valorisation de l'épinette des Vosges qu'il initia. En prenant en 1992 la direction du centre d'infos des musiques traditionnelles (CIMT), il créa un véritable réseau national d'informations dans ce secteur, renseignant inlassablement les uns et les autres. A l'Adami, au delà de ses fonctions officielles, il fut un défenseur actif des musiques traditionnelles.
Nous n'oublions pas que c'est grâce à lui que le CPMDT a créé en 2007 en partenariat avec l'Adami les bourses de compagnonnage, un dispositif unique de formation professionnelle dans notre esthétique. Nous rappellerons également qu'il fit prendre conscience à un grand nombre d'entre nous de l'importance de la syndicalisation, notamment à travers son action au sein du SFA. Enfin tout récemment encore, sa parole juste et équitable était écoutée avec attention au CA de la Famdt. Nous garderons de lui le souvenir d'un homme généreux, militant et bienveillant. Nous nous joignons à la douleur de ses proches et de ses amis par un salut musical et fraternel.
Pour le Cpmdt, JF Vrod.

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Hommages Sur le site de l'IRMA Centre d'information et de ressources pour les musiques actuelles


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écouter d'anciens albums ici
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un texte qu'il nous avait envoyé en novembre 2016
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mardi 7 mars 2017

Deux articles sur la danse en Flandre

mise à jour 7/3/2017, ajout d'une vidéo de la présentation

Danses et Frontière(s)
&
Un bal avec D'Aubat St Flour

par Marie-Christine et Patrick Bollier



Parmi les treize articles publiés dans le tome 69 des Annales du Comité Flamand de France, deux sont consacrés à la danse (34 et 22 pages).

Danses et Frontière(s) développe la vidéoconférence présentée à Dranouter le 30 mars 2013 et à Hazebrouck le 23 mai 2014 pour les 300 ans de la frontière franco-belge. Ce voyage transfrontalier dans l'histoire est illustré par l'itinéraire de quelques danses choisies pour la variété de leurs transmissions et mutations dans l'espace et le temps. La fin de l'article brosse un aperçu sur le renouveau de la danse "flamande" en Flandre française et met en évidence sa dynamique transfrontalière.

Un bal avec D'Aubat St Flour
Daubat (ou D'Aubat), né à St-Flour en Auvergne et maître à danser à Gand, est resté célèbre grâce à la publication à Gand de ses "Cent Contredanses en rond…entre 1757 et 1767. Cet article fait une synthèse de sa biographie et de son œuvre avec, entre autres, plusieurs documents inédits.

collection particulière

Sortie officielle : 
Le jeudi 2 mars à 18 h 30, salle des Augustins (place Georges Degroote) à Hazebrouck. Manifestation à laquelle vous êtes tous cordialement invités.
Ce volume de 352 p., tiré à 250 exemplaires, pourra être acheté sur place pour 25 €.
Il sera ensuite disponible :
- A la Bibliothèque du Comité, ouverte chaque vendredi de 14 h à 17 h30 à l'étage du musée des Augustins à Hazebrouck.
- Par courrier, accompagné du règlement (frais de port : 10 €), à adresser au Comité Flamand de France, BP 30203, 59524 Hazebrouck Cedex.
- Auprès de Marie-Christine et Patrick Bollier.
- par internet, règlement Paypal




Dans sa présentation Patrick Bollier nous donne quelques détails sur : 
- De Jagt (ma seurtje) provenant d'une matelote, elle même extraite d'Alcyone de Marin Marais.
- Les origines du renouveau folklorique en Flandre, Marcel Couchy (1928-2015) et Anne-Marie Leroux son épouse qui sont à l'origine du groupe De Kadullen à Bailleul et Janine Ducornet (alias Alouette) qui a créé le groupe Pacotins et Pacotines à Boeseghem.
- Robert D'Aubat Saint Flour, maître à danser, auteur du recueil 100 contredanses en rond, en 1757 à Gand.


source : Wikipédia

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vendredi 3 mars 2017

Un nouveau blog

Consacré aux artistes oublié(e)s du Nord et du Pas-de-Calais, qui ne pouvaient trouver leur place sur ce blog.

Lietta Freckal & Sylvie St Clair
collection personnelle


Je commence par deux femmes, une Calaisienne et une Dunkerquoise. Deux chanteuses aux parcours très différents, la Calaisienne Lietta Freckal (Juliette Frère), n'aura pas la chance de prendre son envol, la Dunkerquoise Sylvie St Clair (Nelly Chauveau) fera une carrière inattendue et ignorée d'abord en Angleterre (sur les ondes de la BBC), puis au U.S.A.

lundi 20 février 2017

Réaction à propos de Musicarchives

Canter ché vivre !

Répertoire, place de la musique dans les sociétés anciennes, confirmation (ou non) d'une création spécifiquement régionale, traditions... en s'intéressant à des documents anciens, le projet Musicarchives ne peut pas laisser indifférents les lecteurs et rédacteurs d'un blog qui s'appuie sur des années de recherches, collectages, conservation, mise en valeur de documents sonores, manuscrits ou imprimés.
Il en avait déjà été question dans ces pages, annonce et compte-rendu d'une conférence chantée, d'une journée d'étude. Merci à Christian Declerck d'avoir diffusé ces informations !
Porté par Sophie-Anne Letellier, le projet Musicarchives s'intéresse aux chansons de carnaval possédées par la Médiathèque Jean Levy (ex Bibliothèque Municipale) de Lille. Au micro de Radio PFM, elle évoque leur découverte grâce à la thèse de Pierre Pierrard, et sa stupéfaction en découvrant la réelle ampleur et richesse de ce fonds.
émission à écouter ici
Parlons d'abord de la collection. Il ne s'agit pas de dizaines, voire de quelques centaines de chansons telles que recensées par Pierre Pierrard, mais de plus de 3 000 feuillets, témoins de la vitalité du carnaval lillois au XIXe siècle, du foisonnement des sociétés, lieux de socialibilité ouvrière, et des innombrables estaminets qui en étaient les sièges. Œuvre de sociétés chantantes, buvantes, d'entraide, etc. la chanson, tour à tour festive, anticléricale, burlesque ou revendicative occupe une place déterminante dans la vie quotidienne.

une société chantante devant l'épicerie-buvette G Debouver- Roubaix (coll. bn-r)

Vous ne serez point publiées par les journaux de tous les pays [...] Vous aurez pour bibliothèque la mémoire de l'ouvrier (Alexandre Desrousseaux - A mes chansons). Si l'auteur du Petit Quinquin voit ses chansons éditées et intégrer les bibliothèques, ce n'est pas le cas de la production de feuilles volantes écrite de façon anonyme ou sous pseudonyme à Carnaval. Le don des collections constitués par Fernand Danchin, érudit local, lors de son décès (1911), permet à la Bibliothèque Municipale de Lille de recueillir ces chansons. Elles rejoignent alors celles conservées par les Archives Municipales au titre de la censure sur les publications : nul ne pourra exercer, même temporairement, la profession de crieur, de vendeur ou de distributeur, sur la voie publique, d’écrits, dessins et emblèmes imprimés [...] sans autorisation préalable de l’autorité municipale. [...] Les dispositions ci-dessus sont applicables aux chanteurs sur la voie publique... L'achat de 400 nouveaux feuillets viendront compléter la collection en 2003.

assiette historiée série "Chansons lilloises de Desrousseaux" (coll. particulière)

Peu accessibles durant des décennies, dépourvues d'inventaire détaillé, les chansons sont traitées à la fin des années 1980 par Anne Marie Poncet, en charge du fonds régional. Chaque feuillet, doté d'une côte spécifique, est indexé de multiples entrées (titre, auteur, société, lieu, sujet...) permettant recherche et consultation sur place. Imprimés "bon marché" sur papier acide, les chansons sont guettées par la dégradation... Objet de "consommation immédiate", le feuillet, vendu dans la rue ou au siège de la société, n'avait certes pas vocation à "dépasser" le temps carnavalesque ! Pour assurer leur bonne conservation, les chansons sont déplacées dans des dossiers et emboitages de conservation neutres.
Le travail scientifique de classement étant réalisé, tout projet de mise en valeur devient nettement plus simple : exposition Canter ché vivre (mai-octobre 1988), tirage en fac-similé d'une centaine de chansons, vendues en pochettes thématiques. Des actions qui contribuent à faire sortir les chansons de l'ombre., et qui en suscitent d’autres, à l’initiative du public ou d’autres collectivités (documents pédagogiques, article…). Aujourd’hui, achevant le dispositif de conservation, la numérisation de la collection, dotée d'outils de recherche consultables sur les sites de la médiathèque numérique de Lille et de Gallica, permettrait diffusion et recherches !


couverture catalogue exposition Canter ché vivre (coll. particulière)


Est évoquée la construction d'une base de données sonores à partir d'une centaine de feuillets chantés par des chanteurs "volontaires". L'idée est séduisante, la mise en voix constituant un double moyen de les faire vivre : les textes étaient faits pour être chantés, l'oralité permettrait de redonner sens aux paroles patoises dont la forme écrite "bride" souvent la compréhension. 
Quelles seront les conditions et critères de ce choix ? Les chansons présentent évidemment des qualités inégales, mais on peut discuter de la présentation critique faite dans l'interview de certains thèmes récurrents. Ainsi, celui du mari qui se plaint de sa femme (ou l'inverse) présenté comme moins riche que d'autres plus anecdotiques. Rappelons qu'il fait partie du grand thème des mal-mariés, maris faibles (ou camanettes autoritaires, au choix), populaire s'il en est, inséparable de la tradition carnavalesque et du charivari, alimentant largement la chanson traditionnelle. Certains thèmes, par leur fréquence, pourraient porter aussi à réflexion. Tout comme, dans la Boîte à Musiques de Coérémieu, nous nous étions interrogés sur les similitudes de deux collectages "traditionnels" (ici et ), pour découvrir leur genèse, le texte d'un cordonnier lettré de Desvres, parions que ces chansons nous réservent des surprises. Qui sait ? la dernière chanson du collectage du SMABP, Min camarad' Flipot pourra peut-être bien trouver là sa filiation dans les multiples chansons de carnaval évoquant les déboires du petit peuple découvrant un nouveau mode de transport au milieu du XIXe siècle...
Plus délicat le problème de l'absence de musique. On chantait "sur l'air de", airs "anciens", de contredanses, de vaudevilles… L'intégralité de La Clé du Caveau (1811) est disponible sur internet, doublée des fichiers mp3. Un nombre significatif d'airs furent aussi empruntés aux compositeurs locaux, parfois édités en recueils comme dans le cas de Desrousseaux. La saisie informatique sera nécessaire, travail que les musiciens qui ne lisent pas les partitions connaissent ! Tous les airs ne seront pas trouvés ? Fort possible... Il faudra renouer avec la technique des chansonniers de l'époque, puiser dans les recueils, utiliser le "mode d'emploi".


Clé du caveau 1811

Chanter implique des chanteurs… Le projet est commencé. Il convient de préciser s'il est ouvert, et comment. Dans l'interview, Sophie-Anne Leterrier évoque les dangers des "gardiens de la tradition" en prenant de façon étonnante l'exemple de la pratique de la danse folk ! Il serait dommageable, voire incompréhensible, qu'apparaisse une doxa écartant de fait des musiciens, picardisants ou non, porteurs d'une réflexion ou d'une pratique parfois pré-existante au projet. La musicalité de la langue réside dans son oralité, le texte écrit n'étant qu'une codification partielle. Dès lors, le lien entre l'expérience d'appropriation contemporaine de ces chansons et l'écoute des collectages patois et chantés anciens apparait comme une évidence ; comme le musicien routinier écoute et apprend, à l'oreille, des anciens... Ce blog propose des collectages, mais d'autres dorment, au risque de l'oubli, voir de la destruction. Les localiser, inventorier, écouter complèterait assurément ce projet.
Reste le volet de la diffusion de ces enregistrements. L'outil serait l'auditorium npdc, lancé en octobre 2014. Est-il vraiment à la hauteur des enjeux ? Fréquemment aux abonnés absents, sa pauvreté rédactionnelle et numérique étonne. Absence de contact, de responsabilité éditoriale, de dates... Pages "publicitaires" sur quelques musiciens vivants, notices légères sur quelques musiciens morts, approximations, fiches non datées, comme celle de De Kadullen, citant au présent le verso d'un 45t, formation musicale en région réduite au seul le Conservatoire de Douai... Certes, il est question d'un site participatif, mais la mayonnaise, faute d'ingrédients de qualité, et de lien avec le terreau musical régional, n'a pas pris. Deux ans après, l'outil revendiqué de valorisation du patrimoine musical régional parait avoir fait long feu ; il suffit de comparer ça et ça. Les pages Facebook et Twitter ne changent rien à l'affaire, elles ne sont plus alimentées depuis 2015.
Repenser les modalités de diffusion est peut-être un choix à faire. On peut discuter le fait que ces chansons de carnaval, imprimées hier et chantées aujourd'hui de manière suscitée, ne s'inscriraient ni dans la pratique des collectages, ni dans celle des chansons traditionnelles. Chantés dans une relation non commerciale, ces enregistrements non édités répondent cependant à la définition du patrimoine immatériel, comme "pratiques, représentations, expressions, connaissances et savoir-faire (...) que les communautés, les groupes, et le cas échéant, les individus reconnaissent comme faisant partie de leur patrimoine culturel " (UNESCO -1972).
A ce titre, le projet pourrait avoir un rôle moteur pour (re)poser sérieusement la question de la sauvegarde et de la mise en valeur des ressources sonores existant en région. La FAMDT et la BnF ont créé en 2011 un portail dédié à la sauvegarde et la valorisation des archives orales inédites. Un outil partagé qui préserve l'identité de chaque structure partenaire, lui laissant entière possibilité de mise en valeur spécifique des ses collections (focus sur une chanson ici, un dossier thématique ...) tout en favorisant par un traitement documentaire unifié, la mise en réseau des différentes régions, et une consultation en ligne facilitée. Ce cadre constituerait certainement un appui et une expérience de taille pour répondre aux enjeux qui sont posés.

Carte des régions et structures couvertes par le portail Patrimoine Oral


Il y a quelques temps, nous écrivions : des trésors de littérature orale, de culture traditionnelle et populaire dorment. Souvent rassemblés par des passionnés, ils pâtissent de la fragilité des supports, de la difficulté de leur utilisation, comme sujet d’étude, d’analyse ou d’inspiration. Sans valeur marchande apparente, ils peuvent disparaître sans causer le moindre bruit. Il est plus que temps de trouver un cadre assurant les moyens de sauvegarde, de protection et de diffusion de l’ensemble de cette mémoire... 

Chiche ?

Agnès Martel (Coérémieu)
16/02/2017