mercredi 22 janvier 2020

Martin et Martine, par Léon Bajeux

Une autre version de la légende, publiée dans le Réveil du Nord et reprise par le bulletin de l'association des anciens combattants du 1er régiment d'infanterie de Cambrai




Ils vont donner à nouveau le "coup de  marteau"
Il manquait depuis un certain temps aux Cambrésiens, les deux bons géants Martin et Martine, ces Maures qui depuis des siècles avaient la charge de marteler la cloche du campanile de l'Hôtel de Ville. Martin et Martine dont tous les Cambrésiens sont fiers de se proclamer les enfants, et même de le chanter, ont été durement éprouvés pendant la guerre. Mutilés, blessés, ils ont été envoyés à Paris pour être remis sur pieds. Dans quelques semaines, plus neufs, plus brillants qu'ils ne le furent jamais, les deux carillonneurs municipaux reprendront la situation « élevée » qui leur fut dévolue il y a 418 ans. Il faut, en effet, remonter à 1511 pour trouver l'origine de ces héros dont le « coup de marteau » est si réputé. La création du ménage de « carillonneurs » 

La création du ménage de "Carillonneurs"
L'histoire de Martin et de sa chaste épouse, qui distribuent vingt-quatre fois par jour les coups rythmés de leurs marteaux est liée à celle de l'horloge de l'édifice communal. C'est en 1511 que les Cambrésiens acquirent de Maximilien, le droit de placer une horloge sur la maison municipale. Pour 200 livres, un « orlogeur » de Douai construisit la mécanique qui n'eut qu'un seul défaut mais combien grave : être muette. Grand émoi chez les bourgeois, mais pour les satisfaire, les échevins louèrent les services d'un sonneur qui fut chargé, le brave homme, de « taper » les heures et de « bateler sur les appeaux » l'ébaudissement du peuple. C'était bien, ce n'était pas encore parfait. En effet, on remarquait à Valenciennes, accolées à l'horloge publique, deux figurines qui étaient animées par un mécanisme et qui sonnaient les heures avec une irréprochable exactitude. Ces jacquemarts étaient Jehan du Goguier et sa gente dame. Cambrai ne pouvait pas demeurer en reste sur Valenciennes ! L'échevinage le comprit, et un beau soir, le 15 août 1511 à la suite d'un plantureux dîner, il fut, par les notables « admis et conclu faire à l'horloge de cette ville Martin de Cambray ». L'idée adoptée fut aussitôt réalisée. Les frères Van Relaere, sculpteurs cambrésiens, façonnèrent deux guerriers maures ; l'un haut de 2 m. 50, l'autre de 2 mètres. Dans des moules de sable fin, on coula ensuite le « métal d'Anvers et le fin estain » qui furent « l'étoffe » des deux sonneurs. Les frères Martin étaient nés. Vers la fin d'octobre 1512, on les inaugura joyeusement. Le temps passa, et vers 1650, croit-on, on créa le couple Martin-Martine en transformant en femme le plus petit des guerriers. 

Les mésaventures des deux géants
Depuis 265 ans, les deux héros ont gardé et ce jusqu'à la dernière guerre, une respectueuse distance entre eux, quoique étant mari et femme. A leurs pieds, ils ont vu s'accomplir bien des évolutions, les unes heureuses, les autres douloureuses et tragiques. Eux-mêmes ont connu l'outrage des ans, outrage heureusement réparable grâce à leur solide constitution. Les guerres ne les ont pas épargnés. Ce brave Martin eut notamment la jambe fracassée par un projectile lors du siège de Cambrai par Louis XIV. La blessure était glorieuse mais hélas, quel affront ne fit-on pas subir au héros en lui donnant comme chirurgien un vulgaire chaudronnier ! La dernière guerre a failli être funeste aux deux sonneurs. Descendus sans ménagement de leurs pavois, ils furent emportés par les Allemands. On les retrouva après l'Armistice, dans une cité belge, en piteux état. Après de sommaires pansements, ils réintégrèrent leurs socles, mais on a dû par la suite, les envoyer à Paris afin d'être équipés et adaptés au nouveau carillon. Ce dernier, comme nous l'avons relaté, comprend 31 cloches, et il est arrivé ces jours derniers à Cambrai, précédant de quelques semaines, ses augustes gardiens. 

Le coup de marteau !
Bientôt Martin et Martine déclencheront donc à nouveau, d'heure en heure, l'hymne cher aux Cambrésiens. Comme par le passé, ils assèneront les joyeux coups de marteau qui se répercutent jusque sur la tête des braves gens, qui de la Grand'Place, les admirent. Inlassables, les Cambrésiens reviendront avec joie écouter le choc de la masse sur l'airain et lorsqu'un visiteur leur fera remarquer que Martin les a « sonnés », ils répondront finement, selon l'usage, que « Martin est un bon père. Il ménage ses enfants et ne frappe que les étrangers ». En vérité, cela on ne l'a jamais contrôlé. 
Louis  BAJEUX


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Alexandre Desrousseaux en a fait une chanson, publiée dans le 5e volume de ses Chansons et pasquilles lilloises.

source

jeudi 16 janvier 2020

Les sœurs Dalmasso, à La Bassée et Hulluch

mise à jour le 16/1/2019, le lien est devenu invalide, j'ai mis le texte complet
publié le 17/8/2017

Un témoignage détaillé des débuts de la pratique de l'accordéon dans le milieu ouvrier pendant l'entre deux guerres, en Nord-Pas de Calais.


Fany ° 1927, Adelina ° 1922 et Pierrine ° 1924 
collection personnelle
Pierrine : « Mon père [Nicolas] était arrivé de son village natal du Haut-Piémont [Robilante, son épouse Maria Landra de Vernante], directement dans le Nord de la France, vers les années 1920. Le pays avait été terriblement sinistré et dévasté par quatre ans de guerre. On embauchait car il fallait réparer les pots cassés et reconstruire. Dès que possible, papa fit venir maman et ils fondèrent un foyer. Ils eurent quatre filles. C'est ainsi que cela avait commencé. Maman avait ouvert ce que l'on appelait alors une cantine [hameau de  Coisne]. Aidée d'une voisine, elle préparait et servait des repas à tour de bras à toute la petite colonnie italienne de Salomé et La Bassée. Après quelques années [vers 1930], mes parents achetèrent un petit café à Hulluch (62). Nous étions les « seuls » Italiens des environs. Nous allions à l'école de cette ville dirigée par madame Prum et qui faisait aussi fonction d'institutrice. Nous manquions les cours souvent les lundis, parfois les mardis, car nous jouions de la musique dans les ducasses qui se font de Pâques à septembre. Il faut dire que papa avait décidé de nous faire apprendre la musique afin que nous en fassions plus tard notre métier. Vers les 5 ans et demi pour moi, et 7 ans pour Linette, nous avons commencé l'étude du solfège. Un an plus tard, j'ai acquis mon premier violon et Linette son premier accordéon. Quand notre jeune soeur Fany a eu l'âge, papa l'a mise à la batterie

Fany, Pierrine et Linette
Ainsi, nous étions trois soeurs sur scène. Pierrine appris le violon à Lens grâce à monsieur Melzer. Avec fougue et brio, il jouait les valses de Kreisler, entre autres, qui nous remplissaient d'admiration. »
Linette : « Très vite, notre papa fit de Pierrine la future bonne violoniste qu'elle allait devenir. Mais à moi, sa fille aînée, mon père avait réservé l'instrument cher à son coeur d'enfant puis d'adolescent, et dont il n'avait jamais pu apprendre à jouer. L'accordéon qu'il n'avait pu posséder, car ses parents étaient beaucoup trop démunis pour qu'il puisse seulement oser y penser. Mon père - pauvre ouvrier immigré comme on ne disait pas encore à l'époque - s'était promis depuis toujours que lorsqu'il serait grand et qu'à son tour, il fonderait un foyer, son premier enfant ferait ce que lui n'avait pu entreprendre. son premier enfant, ce fut moi. Le même jour où il acheta le violon de Pierrine, je reçus mon premier accordéon. Il me conduisit à Lens, chez les Magnier, pépinière de professeurs, une famille dont tous les membres étaient voués à l'accordéon et à son enseignement : le grand-père, le père, les trois fils, qui à tour de rôle me prirent en main jusqu’au plus jeune, Marceau. Ce garçonnet d'une douzaine d'années, déjà un excellent musicien, donnait des cours lorsque son père et ses frères étaient occupés dans d'autres pièces avec d’autres élèves. Il donne d'ailleurs toujours des cours, ayant fondé à Paris une florissante école. Ses enfants et petits-enfants étaient eux aussi des musiciens, accordéonistes, professeurs, constituant de la sorte une véritable dynastie. C'était alors l'époque du grand boom de l'accordéon. Un raz-de-marée qui submergeait le peuple, remplissait des salles de 10 heures du matin jusque tard dans la nuit, durant plusieurs jours lors de festivals importants, comme celui d'Avion, par exemple. De grands concours et tournois internationaux étaient organisés chaque année. Mes professeurs me présentèrent d'abord à celui d'lseghem, en Belgique, où à l'âge de 11 ans, je fus classée hors concours. Deux ans après, à Liège, on me décerna le Grand prix du Roi des Belges. L'accordéon était le roi partout : dans les réunions de famille, les bals, les estaminets, Ies marchés et surtout dans les ducasses. Il n'y avait pas que le bal. Dans tous les cafés proches de la ducasse, des musiciens, juchés sur une estrade de fortune, officiaient quasiment sans arrêt eux aussi, de midi à 2 heures du matin. Les juke-boxes n'existaient pas, de vrais instrumentistes en chair et en os s'évertuaient. Les flonflons des saxos, des clarinettes et pistons, étaient ponctués par les roulements de tambours et coups de grosses caisses. Les iazz-bands sortaient de tous les estaminets. Naturellement, I'accordéon dominait tout et tous. Il n'existait pas d'orchestre de villages sans lui.

Collection personnelle
Juchées sur les tables dans les cafés
Linette : « Un jour, un cafetier d'une localité proche vint trouver mon père. Il avait entendu parler des deux fillettes italiennes et souhaitait que nous venions jouer le jour de la ducasse qui arrivait à grands pas. Papa se fit prier un peu car nous étions très ieunes. Mais devant l'insistance du bonhomme, il accepta. Et le jour dit, vers 4 heures de l'après-midi, nous arrivâmes à ce café déjà bourré de monde. On nous jucha sur deux tables près de la porte d'entrée. Nous avons présenté notre petit répertoire, d'abord « Sous les ponts de Paris », l'air préféré de papa, le premier qu'il avait appris dès son arrivée en France, puis « Sobre las olas », qu'il aimait aussi nous fredonner et qui rentra aussitôt dans la tête et dans les doigts. Les demandes commencèrent à affluer : « Jouez-nous donc Riquita, Dolorosa, La femme aux bijoux », « Connaissez-vous Miralada, jolie fille de bohème, Qu'il était beau mon village, Pouet-pouet ? » Non, nous ne connaissions pas encore toutes ces chansons. Qu'à cela ne tienne, la jeune fille de la maison alla chercher ses partitions, des petits formats qu'elle plaça sur un pupitre devant nous. Nous jouâmes sans arrêt, devant les auditeurs-consommateurs, en lecture à vue. Ce qui plongeait notre public dans l'admiration, paraît-il. Si bien que les voisins aussi apportèrent tour à tour leurs petits formats, leurs chansons, car dans chaque foyer il y en avait des piles. Papa jubilait, fier comme un paon de voir ses filles tellement à la hauteur. Et nous, excitées, prodigieusement intéressées, nous nous amusâmes beaucoup à ce nouveau jeu qui consistait à feuilleter les partitions et les jouer tout de suite, sur simple lecture, sans nous douter nullement qu'il s'agissait là d'une performance, vu notre âge. »

Deux petites Italiennes qui jouent du Mozart
Linette : « Pierrine était haute comme deux pommes. Quant à moi, l'accordéon m'arrivait au nez sans cesse. Les spectateurs continuaient à nous demander de reprendre ceci ou cela. En sortant, ils mettaient des pièces dans une petite assiette que l'on avait mise sur la table. Les patrons étaient enchantés : « Retenez-nous vos filles pour la prochaine ducasse, dans un an », dirent-ils à mon père. Et ils lui remirent une gratification. C'était là notre premier « cachet », en somme. Si bien que je peux dire qu'à l'âge de 8 ans, nous étions déjà des professionnelles de la musique. Cela se sut rapidement dans les environs. D'autres cafetiers vinrent trouver mon père et lui demandèrent ses filles pour la ducasse. De sorte que dès cette première année, presque tous les dimanches, nous allâmes « musiquer » un estaminet ou l'autre. L'année suivante, nous avions un peu plus de répertoire, de métier, de force physique aussi. Et déjà, nous assurions non seulement les dimanches mais aussi les lundis musicaux dans les cafés pendants les ducasses, de 4 heures de l'après-midi à minuit. Papa avait acheté une batterie, un jâse band comme on disait. Il nous accompagnait au tambour et à la grosse caisse. Cela lui permettait de nous avoir à l'oeil et de faire les gros yeux aux garçons qui s'avisaient de venir reluquer ses filles de trop près. Nous jouions aussi dans notre café pour les clients qui s'y arrêtaient. Ils nous faisaient des commandes : « Joue-moi 'Très jolie', t'auras 5 francs », « Interprétez-nous 'Poète et paysan', 'Perles de cristal', 'Cavalerie légère'... » Ils avalaient leur consommation et, avant de partir, nous donnaient quelques pièces que nous mettions dans notre tirelire. En somme, nous étions des juke-boxes vivants. De temps à autre, nous nous produisions sur Radio Lille, dans les "Matinées enfantines de grand-papa Léon". Un jour, nous y jouâmes l'ouverture de Cosifan tutte de Mozart. Il paraît que cela fit sensation et que dans les milieux musicaux du Pas-de-Calais, on évoquait « des petites ltaliennes qui avaient joué du Mozart à I'accordéon et au violon ». La T.S.F. était quelque chose de merveilleux, miraculeux, bien plus encore que ne l'est la télévision aujourd'hui. Les journaux locaux et régionaux relataient notre travail, la musique, nos émissions sur Radio Lille, le concours d'accordéon d'Avion.

Pierrine Dalmasso
Pierrine : « Nous faisions de la "musique à écouter". C'est-à-dire que nous jouions de "tout" (ou presque) : chansons, airs d'opérette, ouvertures classiques, morceaux de bravoure (que seuls les musiciens adultes et expérimentés savaient jouer). Linette interprétait en s'accompagnant à l'accordéon des chansons "à voix" soprano. Quant à moi, je faisais la deuxième voix.
Violon, ensuite saxo, un peu plus tard Fanny fut mise à la batterie et elle chantait aussi. Les gens venaient même de loin et pouvaient rester assis des heures à nous écouter. Des enfants si jeunes qui jouent comme des adultes. À l'apéritif, concert de 11h à 14h. La musique était réservée de prêférence aux classiques, des ouvertures : Poète et paysan, Cavalerie légère, Calife de Bagdad, Barbier de Séville, Valses de Strauss, Le beau Danube bleu, les musiques de V. Marceau... Tandis que nous étions juchées sur des tréteaux de fortune, l'assiette avec notre photo au pied, les pièces de monnaie tombaient. Et l'on reprenait vers les 16 heures jusqu'à minuit. Plus tard, plus âgées, nous finissions à 2 heures du matin. Nous manquions l'école invariablement les lundis (parfois les mardis) de Pâques à septembre (période de ducasses). Les instituteurs ne nous grondaient pas car malgré notre fatigue, nous étions de bonnes élèves. Nous avons quitté l'école à 12 ans (moi avec mention bien au certificat d'études, et Linette avec mention très bien, première du canton). Pas question de continuer nos études car il nous fallait nous exercer huit heures par jour dans la cuisine de chez nous (et quand nous étions à l'école, chaque soir pendant deux heures), les ducasses, ramener de l'argent à la maison... On ne chômait pas. Puis la guerre est arrivée, et les ducasses ont été interdites. Nous avons alors joué dans des cafés à Lens. J'ai joué à la Brasserie du Capitole à Lille, dans l'orchestre de Marcel Wiedaghe. La guerre terminée, Linette et moi avons alors monté un orchestre, nous produisant dans les bars à Paris, Lille, Dijon, Vichy... Mais les temps devinrent difficiles. Les patrons ont supprimé les orchestres, beaucoup de musiciens se sont retrouvés au chômage. Et Linette et moi, nous sommes devenues "Duettiste" : deux voix, un accordéon, une guitare. À nouveau la route, les cabarets, salles de cinéma, France, Suisse, Belgique, Italie... Linette a continué seule, en "one-woman show". Ça marchait bien. Quant à moi, ce fut plus dur. La guitare n'était pas encore à la mode. J'ai cavalé dans tout Paris pour trouver un micro, une sonorisation, chez Boyer qui a confectionné un micro de contact. J'étais sans nul doute la première à avoir une guitare sonorisée. Je faisais les cinémas à l'entracte, quelques cabarets... Puis j'abandonne, je me marie, deviens hôtelière. Et ma fille Suzel a pris la relève. Elle suit de solides études musicales, compose, entre à la Sacem à 18 ans. Professeur de chant, maîtrise et licence musicologie, elle donne des concerts classique et jazz sa passion. Elle chante aussi, elle vient de sortir son premier CD, "Est-ce bien raisonnable ?". France 3 lui a consacré un reportage sur son travail, il y a peu de temps. Et la vie continue, de mère en fille. 

Linette continue le métier et se produit dans des concerts ou récitals. EIIe raconte sa vie et ses voyages. Seule à vélo, elle a traversé de nombreux pays : Angleterre, Irlande, Roumanie, Inde (où elle fut reçue par madame Gandhi), Pakistan, etc. Ces dernières années, ce fut la Russie, la Biélorussie. EIIe vient de revenir d'un long périple en Russie, toujours en vélo. Elle se trouve à nouveau en France, toujours prête nous conter à nouveau sa vie, Ia vie des soeurs musiciennes.


Propos recueilli par Henri Cordier
Article paru dans Accordéon & accordéonistes N°14 de Novembre 2002




En complément, 4 partitions extraites de ma collection



Deux compositions des sœurs Masso, éditées par Eden à Lille, vers 1950
André Bellengé était journaliste à Nord-France


Valse des Papillons de Maison-Emery
le grand succès de Mlle Aline Dalmasso

Parfum d'Aventure de V. Marceau
à Mlle A. Dalmasso, virtuose accordéoniste



D'autres photos d'orchestres d'accordéon ICI


mercredi 18 décembre 2019

Tradonord, c'est fini




Créée en avril 2002 la liste de diffusion "YahooGroupe" Tradonord a été supprimée par Yahoo, avec ses archives. Les messages sont toujours transmis aux membres, mais ne sont lisibles en ligne. Après une intense activité pendant les cinq premières années, la fréquence des messages, de diffusion d'informations et de discussion, s'est progressivement estompée, vaincue par les "réseaux sociaux" qui favorisent l'individualisme. Dommage…


lundi 16 décembre 2019

Claquebois


mise en ligne le 23/4/2013
muse à jour le 16/12/2019, ajout d'un concert par Charles de Try à Cambrai

Un mystérieux instrument…




C’est du moins ainsi que j’ai considéré ce « xylophone » quand je l’ai trouvé en brocante en 2011 : les lames de bois me faisaient penser à un instrument exotique (Asie, Afrique ???), peut être ramené lors d’un voyage, alors que la table trapézoïdale qui le soutenait, en hêtre et orme étaient de toute évidence de fabrication nord européenne…  Et que dire des languettes de mousse expansée collées sous les lames sonores, d’allure « fin XXe siècle  ».
Bref, cet instrument me posait plus de questions qu’autre chose, surtout avec les notes de musique selon la notation française (do, ré , mi…) gravées sur chaque lame, qui ne faisaient pas très extra-européen.
Je l’ai donc exposé lors de la brocante musicale de Cappelle en Pévèle de 2012, et ai questionné un certain nombre de visiteurs, passionnés comme moi d’instruments de musique populaire, à qui ça ne disait rien non plus. L’un d’entre eux, Hervé GONIN, grand collectionneur d’instruments de musique traditionnelle du Monde me rappelait cependant dans les semaines qui suivaient pour me dire qu’il avait vu un instrument similaire au musée instrumental de Bruxelles, et qu’il y était appelé  « claquebois », ou «  bois et paille ». Je me ruais alors dans ma documentation, et me rendais alors compte de l’importance de ma découverte… Je tenais un instrument populaire répandu en Europe du Nord au XIXème siècle (Pays Bas, Tchéquie), qui avait disparu des mémoires.
Le démontage des lames et leur examen me confirmaient l’origine locale de la fabrication, puisque l’une d’entre elle portait le patronyme suivant : « JULES JOOS** », avec le même lettrage que les notes inscrites sur chaque lame de bois. Cette fois, il n’y avait plus de doute, il s’agissait bien d’un instrument en usage dans la région, le brocanteur m’ayant dit l’avoir trouvé dans un débarras de maison vers Maubeuge.
D’après César Snoeck, notaire à Gand au XIXe siècle, grand collectionneur d’instrument, et dont la partie des collections issue des anciens Pays-Bas est entrée au musée instrumental de Bruxelles : « l’instrument dans son état actuel a été en quelque sorte créé par un Polonais nommé Gusikow au moyen de perfectionnements successifs apportés à un instrument simple et populaire de son pays, le Jerova i Salamo, espèce de claquebois. Gusikow acquit sur son instrument un talent absolument prodigieux au point d’exciter l’admiration dans les principales villes de l’Europe qu’il parcourut de 1834 à 1837 en donnant des concerts. Ainsi se produisit-il à cette époque un véritable engouement pour le bois-et-paille ; tout le monde voulait en jouer et il était devenu un instrument de concert et de salon. Il est probable que les nombreux amateurs qui s’exercèrent ne réussirent pas comme Gusikow, car après 1840 le bois-et-paille est tombé dans l’oubli, et il est presque inconnu aujourd’hui » (ce texte date de 1894). C’est sans doute un instrument provenant de sa collection qui a permis l’identification de notre spécimen.
Il est clair que Gusikow n’a pas créé le bois-et-paille, ce type d’instrument étant connu de très longue date, et faisant même partie de la catégorie des instruments dits « primitifs », mais sa virtuosité l’a remis en lumière et aura créé au XIXème siècle un regain d’intérêt pour un instrument ancien dont notre exemplaire est un témoignage précieux. Parvenu jusqu’à nous en très bon état*, et avec ses deux mailloches en bois,  seuls les faisceaux de paille soutenant les lames sonores ayant  disparu en raison de leur fragilité. Ils ont pu être reconstitués et restaurés par mes soins avec l’aide des établissements Florimond DESPREZ qui m’ont fourni la paille de céréale nécessaire à cette restauration. Qu’ils en soient ici remerciés chaleureusement.

Jean Jacques Révillion †
6 avril 2013

* Il est plus que probable que les pieds qui portaient la table aient été sciés.
** Voir plus bas


cliquez pour agrandir




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Jules Delépierre

A cette découverte très intéressante je peux ajouter quelques informations concernant cet instrument dénommé parfois « claquebois » ou « bois et paille ».
Jules DELÉPIERRE, musicien et chef d'orchestre, né à Armentières en 1820, se produisait également sur ce genre d’instrument dans les années 1850 comme en témoigne cet article publié dans le Mémorial des Pyrénnées :
11 décembre 1852 : « Il y a quelques jours, dans un de nos salons où l’on se réunit fréquemment pour faire de la musique, on accueillit par de chaleureux bravos un artiste étranger, qui, sur un instrument de la facture  la plus simple, car il ne se compose que de brin de paille et de petits morceaux de bois, est parvenu, à force de persévérance et de travail, à produire de riches harmonies et à rendre, avec une puissance et une netteté admirables, les pages les plus brillantes des maîtres de l’art. Cet instrument nouveau est le Zilophone et l’artiste se nomme M. Delepierre. Qu’on se représente une série de minces planchettes de sapin, longitudinalement juxtaposées, attachées les unes aux autres par des cordes à violon et placées sur une petite table couverte de tubes de paille. L’artiste prend en main, deux batons semblables à des demi-baguettes de tambour, et, sur les touches de ce modeste clavier, vous l’entendez exécuter, avec une dextérité et une sonorité surprenantes, les variations les plus difficultueuses Thalberg, Mayseder, de Bériot. Les applaudissements bien mérités que M. Delepierre a obtenu dans cette réunion, l’ont engagé à se faire entendre en public, et nous apprenons qu’il organise une soirée musicale, qui doit avoir lieu prochainement, et dans laquelle il sera brillamment secondé, pour l’instrumentation et pour le chant, par l’élite de nos artistes et amateurs. Nous croyons que la sympathie et la curiosité ne lui feront pas défaut dans cette circonstance. »
Jules Delépierre aura plusieurs enfants qui deviendront des virtuoses violonistes, le premier, Jules Henri, né à Dunkerque en 1849, et surtout ses trois sœurs : Juliette (Douai, 1850 - San-Salvador, 1897), Julia (Bagnères de Bigorre, 1852 - Paris, 1926) et Jeanne (Cambrai, 1863 - ?). les deux premières se produisent à Londres en 1866 et en plus de leurs prestations sur le violon elles ajoutent l’instrument favori de leur père : « The Oxford theatre, Engagement of the talented Juliette and Julia Delepierre. Violinist to all the Northern Courts, aged respectively nine and thirteen years. Mlle Juliette will also perform a Fantasia on her extraordinary instrument called the Xilophone, composed of Bois et Paille [en français dans le texte]. They will appear Every Evening at Nine and Half-past Ten o'clock. » [The Anglo American Time]. Elles continueront de se produire dans toute l’Europe et en 1885 elles sont à Paris « Les demoiselles Delepierre, trois jolies petites jeunes filles, viennent de débuter aux Folies-Bergère, où elles ont obtenu un légitime succès. Rien de plus intéressant que de voir ces enfants jouer, sur des instrumenta ingrats comme le xylophone, des airs variés, hérissés de difficultés. » [Le Grelot], c’est certainement à cette époque qu’a été imprimée cette affiche conservée à la médiathèque de Chaumont.



Christian Declerck


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Jules Joos
Ce patronyme d’origine flamande étant assez rare en Hainaut, le signataire de l’instrument découvert par Jean-Jacques pourrait être celui qui était domicilié rue de l’Abattoir à Hautmont, près de Maubeuge, à la fin du XIXe siècle. Jules Joseph JOOS est né à Hautmont le 19 mars 1879, fils d’Aimé, lamineur aux Forges, et Thérèse VANACHTER. Il deviendra gendarme à cheval en Bretagne où il décède en 1961. Si son père est né aussi à Hautmont, en 1856, son grand-père, Fidèle JOOS est né en 1809 à Sinay, aujourd’hui Sinaai-Waas, petit village flamand situé entre Gand et Anvers, ce qui nous ramène au collectionneur gantois César SNOECK. Peut-on imaginer que cet instrument ou au moins le souvenir de cette pratique se soit transmis de père en fils et petit-fils tout au long de ce siècle ? et que l’instrument découvert « près de Maubeuge » soit en lien avec cette famille ?
Personnellement je crois qu’il y a de fortes chances pour que cela soit ainsi, il y a trop d’éléments qui se recoupent, outre les coïncidences généalogiques et géographiques, il y a aussi, par exemple, les notes marquées sur le bois qui ont été faites avec des lettres à frapper utilisées pour marquer le métal, dont on devait se servir dans les Forges et Fonderies de Hautmont.




Peut-être, pure hypothèse, est-ce Aimé qui a fabriqué cet instrument pour son fils et qui l’a marqué à son nom ?
Christian Declerck



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J'ai relevé cet article dans La Presse Orphénique du 6 mars 1870 :
Strasbourg, après un concert donné par la violoncelliste Elisa de Try, son père la rejoint sur scène. " Enfin, pour clôturer joyeusement la solennité, et à la demande générale, M. de Try a bien voulu consentir à présenter un instrument de fantaisie, d'origine germanique, et perfectionné par lui : ce sont des rouleux de bois de sapin disposé sur d'autres rouleux de paille et placés sur une table. M. de Try, armé de légères baguettes fort courtes, parvient à tirer de cet appareil rustique les sons les plus doux ; puis avec une prestigieuses adresse, il s'est livré aux caprices les plus fantastiques de la variation sur un thème de Mayseder. Quel est le nom français de cet instrument ? Tryphone, du nom de son propagateur, et voici l'anecdote que l'on raconte au sujet de cette dénomination : Un jour M. de Try, honoré de l'amitié de Rossini, était allé dans son salon, montrer cet assemblage de touches si primitives, en présence de quelques intimes. Et le maëstro, ravi de l'originalité de ce clavier musical, de s'écrier : Mon cher de Try, vous Try… phonez admirablement. Aussitôt un assitant de répliquer : Eh bien ! que Tryphone soit désormais le nom de l'instrument. Et il en a été ainsi. Auguste Lippmann

Charles de Try est né à Bruxelles en 1819, il épouse Emilie Blervacq à Courtrai en 1843, il sera maître de chapelle de la cathédrale de Cambrai. Il meurt à Lambersart le 8 juin 1887.


jeudi 5 décembre 2019

Premières pages patoises, par Alfred Demont

C'est la première publication du folkloriste Saint-Polois, parue en 1906, imprimée par l'Abeille de la Ternoise. elle est absente des collections de la BNF.
Ce recueil contient des extraits de chansons en patois, huit chansons complètes et surtout des informations précieuses sur les chansonniers de Saint Pol sur Ternoise et alentours.

collection personnelle
On y trouve la mention d'une chanson de Boulogne sur Mer, Un concert à nou villache, de Seillier (inconnu de mes fichiers). La chanson des Cordonniers Saint Polois (anonyme) et un extrait de la Chanson de la Confrérie des St Roch (corporation des croque-morts), Une journée du carnaval de St Pol, de Pierre Milon (1793-1864) chansonnier mais aussi greffier du tribunal civil de St Pol qui a également écrit les paroles du Carnaval de St Pol en 1831.
Puis Demont nous présente Parfait Gosse (1777-1852), menuisier, et le docteur Bruno Danvin (1808-1868). Ensuite on apprend quelques anecdotes sur la vie de Jules Godard (1835-1864), chansonnier, ménétrier et rempailleur de chaises, Alfred Demont nous donne sa meilleure chanson qu'il a pu collecter en cette fin de siècle : Ech neu ménage. Joseph Foubert (1815-1887), cordonnier à St Pol, a composé de nombreuses chansons satiriques dont il ne reste hélas que "des bribes sans intérêt". Puis il aborde ses contemporains, avec Edmond Edmont (1848-1926), maire de St Pol sur Ternoise et Léopold Preux (1868-?)  principal du collège de St Pol. Alfred élargit son territoire de recherche à Avesnes le Comte avec Léon Vahé, clerc de notaire, auteur de la fameuse Chanson d'Avesnes et Octave Ducatel (1873-1964), cordonnier à Frévent, auteur de La grève des tisserands en 1904.
Enfin Alfred nous donne le texte intégral de 8 chansons dont il est l'auteur :
- Ché canteux d'saint-Pô, air : Le Carnaval de Saint Pol
- El Ducasse ed Saint-Pô, air : L'Habit d' min viu Grand-Père de Desrousseaux
- Canchon d'Mariage, air : Embrasse-moi Ninette
- Ramonache et Ramoneux, air : Viens Poupoule
- Pour êt' Bougeoè, air à faire
- Calaudages et Buresses, air : Les deux Gendarmes de Nadaud
- Chés Saint-Poloises, air : Voilà la Parisienne
- Dins l' Cuin d' min Fu, musique de M. Lagniez

Il termine son recueil avec 6 poésies et une saynète (disponibles sur demande)
Pour plus d'infos biographiques je laisse la parole à Marcel Bayart*
Alfred Demont 1
Alfred Demont 2

Christian Declerck

* ce Saint Polois amoureux de son pays, qui a publié plus 3.600 articles dans l'Abeille de la Ternoise, est décédé en 2016.