samedi 7 mars 2015

A propos des épinettes Coupleux, quelques repères chronologiques

Début 2004, le petit monde des chercheurs-collecteurs-collectionneurs en épinettes du Nord est en ébulition : L’un d’entre nous(1) est contacté par Olivier Carpentier, descendant des frères COUPLEUX, étudiant en histoire, et auteur d’une thèse sur la saga industrielle de la famille.



Le centre d’Histoire Locale de Tourcoing organisait en effet une exposition « l’aventure industrielle des frères Coupleux » du 10 avril au 26 Juillet 2004 dont il était le commissaire, et il souhaitait disposer d’épinettes Coupleux pour cette exposition. La sortie d’un bouquin faisant le point sur les recherches historiques d'Olivier Carpentier était également prévue.
Nous imaginions pouvoir disposer enfin d’archives de première main sur ces fameuses épinettes COUPLEUX, leur période de fabrication, les volumes de production, les réseaux de revendeurs éventuels, leur lieu exact de fabrication(2). Nous disposions jusque là de peu d’éléments précis, à part leur relative fréquence dans nos découvertes, l’existence de trois modèles différents(3), et enfin l’existence d’une marque visible sur la plupart d’entre elles, sous forme de décalcomanie « Coupleux Frères à Tourcoing » ou encore la marque « tonnerr ». Dernière chose, des encarts publicitaires fréquents dans la presse musicale locale (notamment la Gazette Musicale du Nord) témoignaient d’un certain sens commercial de la maison Coupleux qui tranchait avec l’aspect artisanal de la production habituelle des épinettes du Nord.

deux versions du titre de la revue
Collection personnelle

Le contact établi à l’époque avec Olivier Carpentier, par téléphone, puis lors d’un entretien à mon domicile allait rapidement tempérer notre enthousiasme. Il était en effet à la recherche d’ « experts en épinettes » et nous avait contacté car le livre de l’épinette du Nord avait été sa principale source concernant cette petite partie de la production de l’entreprise familiale.
A partir du modeste atelier d’horlogerie créé en 1865 par le fondateur Pierre Coupleux, ses 3 fils allaient à partir de 1900 surtout se faire connaître comme fabricants de boîte à musique, de phonographes et de cinématographes. Ils allaient obtenir le monopole pour l’importation du piano mécanique Pianola, et créer après la première guerre mondiale la seule usine de fabrication de piano et orgue au nord de Paris. L’un des frères (Eloi, l’inventeur) allait même créer le « premier orgue electronique de l’histoire ». 
La firme aura connu une grande prospérité jusqu’à 1935 puis connaîtra la faillite avec la grande crise économique de l’époque, ce qui sera vécu comme un traumatisme et une véritable opprobe par la famille. Le magasin Coupleux à Lille, situé rue Esquermoise, continuera à vivoter comme magasin de musique jusqu’en 1997, la maison mère à Tourcoing ayant disparu depuis belle lurette. Toutes les archives de l’entreprise seront dispersée et brûlées lors de la liquidation de ce dernier magasin Coupleux en 1998, un an ou deux avant que Olivier Carpentier ne commence ses recherches sur l’histoire familiale.


Et l’épinette dans tout ça ?

Les recherches du petit-fils d’un des frères Coupleux allaient par conséquent surtout porter sur les témoignages, souvenirs et archives conservées par la famille. Et il faut bien reconnaître que notre petite cithare à touche y apparaît plutôt de façon anecdotique. La meilleure preuve étant que les principaux éléments que l’on trouve sur l’épinette dans le livre de Olivier Carpentier sont tirés de nos propres recherches, et trouvées dans le livre sur l'épinette du nord. Mais les recherches d'Olivier Carpentier ont cependant permis d’établir des informations inédites, et des éléments chronologiques tout à fait interessants : 
- 1865 : création d’un atelier d’horlogerie et de réparation par Pierre Coupleux. D’après Olivier Carpentier, c’est sans doute lui qui a débuté la fabrication d’épinettes à partir de 1895.
- 1900 : décès de Pierre Coupleux qui laisse ses trois fils ainés, agés d’une vingtaine d’années, seuls maitres à bord.
- Les épinettes étaient bel et bien fabriquées à Tourcoing, Olivier Carpentier est formel là dessus. L’atelier était situé rue de la Tossée à Tourcoing, et disposait d’une force motrice à vapeur(4). Il existe une photographie de l’atelier reproduite dans son livre, on y voit des machines à bois (mais pas d’épinettes).
- Un catalogue daté de 1908 représente sur une page(5) deux modèles d’épinettes connus (simple et double caisse), et trois modèles complétement inconnus à ce jour. 
- En 1908 est créé le magasin de Lille et voit apparaître la marque « Coupleux à Lille ».
- 1910 : dépôt de la marque « TONNERR »
- 1935 : fin des activités de fabrication pour cause de faillite. 

 première publicité parue en 1922

Les recherches d'Olivier Carpentier auront ainsi permis de préciser la période de fabrication des épinettes Coupleux (1895-1935), permettant de faire remonter à la fin du XIXe et au début du XXe siècle la vogue et la diffusion de l’épinette dans la région du Nord, alors que l’on avait plutôt tendance à situer cette période entre les deux guerres mondiales. D’autres découvertes (de catalogues de vente par exemple) sont d’ailleurs venus confirmer cette avancée dans le temps de la pratique de l’épinette dans la région du Nord de la France.

Jean Jacques Révillion, chercheur épinettologue.
article paru en 2006 dans la revue Carnets de notes, publiée par Thierry Legros

Notes : 
(1) Patrick Delaval, un des principaux auteurs du livre sur l’épinette du Nord 
(2) L’hypothése d’une provenance Vosgienne possible, en raison de la ressemblance avec les Val d’Ajol avait même été émise dans le livre sur l’épinette du Nord)
(3) Simple caisse, double caisse (avec résonnateur en forme de guitare), et modèle "tonnerr".
(4) Une véritable innovation à l’époque. 
(5) Reproduite ci-dessous.




vendredi 6 février 2015

Epinette, les prémices régionales, 1900-1906

mise à jour le 8 février 2015

Quelques éléments découverts récemment éclairent la pratique régionale de cet instrument que l'on croyait uniquement familiale.

En 1900 est fondée à Roubaix la société Les Joyeux Epinettistes Roubaisiens, dirigée par A. Bruggeman.
Tout le long des années 1901 et 1902, la maison Coupleux de Tourcoing fait passer cette publicité dans Le Courrier de Tourcoing pour ses épinettes, qui ne sont pas encore du Nord.



L'épinette Coupleux est l'instrument le plus facile à jouer, en deux leçons sans être musicien on exécute n'importe quel morceau.
L'épinette Coupleux a en plus des autres une tablature spéciale qui la rend des plus simple à apprendre.
L'épinette Coupleux est la plus sonore, avec son accord de basse supplémentaire, elle produit un effet extraordinaire.
Leçons gratuites à tout acheteur / Exiger Coupleux, rue Carnot, Tourcoing sur la bande.



En 1900 la même maison Coupleux avait fait passer cette annonce pour ses mandolines, sans mention des épinettes.

Pour terminer avec Coupleux, j'ai relevé cet publicité parue dans l'Annuaire des artistes en 1903 :
Marchands d'instruments de musique. — Coupleux (Vve et fils), 3 rue Carnot, mandolines allemandes dites épinettes.
Cette publicité nationale, et même internationale puisque cette annuaire concerne les pays voisins, n'a paru qu'une seule année, la référence à l'Allemagne n''était sans doute pas une bonne idée de marketing, dans le contexte de l'époque.
La même année la fabrique A. Fontaine, de Paris, fait aussi paraître une publicité vantant ses épinettes dans cet annuaire.



Pendant ces années du début XXe, les épinettistes de Roubaix sont très actif. Les Epinettistes Réunis sont convoqués chez Arthur Walès, rue des longues Haies le vendredi 29 avril 1902 pour une répétition générales, où de nouveaux morceaux seront à l'étude pour le prochain festival.
La société des Joyeux Epinettistes Roubaisiens ne s'endort pas sur ses lauriers. Ses membres, ils sont 27, sont convoqués 118 rue Pierre de Roubaix, pour des répétions générales le 13 juillet 1902 et le 14 juillet, la réunion est fixée à 9 heures précises pour le cortège du 14 juillet.
Non seulement les épinettistes jouent à 30, mais en plus ils défilent en cortège… en jouant ?
En août 1902 on relève la participation des Joyeux Epinettistes Roubaisiens au Festival du quartier de La Croix Rouge à Tourcoing
En août 1903 la ville de Croix organise un Festival International de musique. Voici un extrait de l'article paru dans Le journal de Roubaix le 18 août : Le programme de la deuxième journée du festival international organisé à Croix était, comme nous l'avons dit, le même que celui de la première journée. De deux heures à trois heures les sociétés qui devaient participer au cortège se sont rendues aux lieux de réunion qui leur avaient été assignés. […] A quatre heures a eu lieu la revue par la Municipalité et la Commission à la Croix Blanche où s'était fait le rassemblement général : puis les 61 sociétés présentes se sont formées en cortège, dans l'ordre suivant, pour se rendre à la Grand Place […]  Les Joyeux Epinettistes Roubaisiens, symphonie, Roubaix […] Après une nouvelle exécution très brillante du morceau d'ensemble, a eu lieu la la dislocation du cortège et les sociétés ont gagné les kiosques des quartiers. Le prix d'éloignement est obtenu par la Fanfare de Rosendael (près de Dunkerque).
1904, même festival à Leers, toujours avec la participation des Joyeux Epinettistes Roubaisiens. En septembre 1904 les Epinettiste Roubaisiens (une autre société ?) participe au festival du quartier du Moulin à Roubaix. Le lendemain la presse mentionne le festival permanent d'Ostende où participent les  Joyeux Epinettistes Roubaisiens, sous la direction de M. Bruggeman. A partir de 1905 son directeur est remplacé par V. Hayart. Cette société disparait de l'annuaire des artistes après 1907. V. Hayart pourrait être Victor Oscar Hayart, né à Rouabix en 1879, fils de Louis, tisserand né à Dottignies, et Célina François, née à Braine le Comte.
Ensuite je n'ai plus relevé de mention de ces sociétés symphoniques d'épinettistes. Dernière mention d'épinettes, en 1906, dans le Journal de Roubaix du 20 octobre, parmi les bonnes adresses de Roubaix, un artisan propose : Découpage, épinettes (fournitures générales), à l'Artiste découpeur, 60 rue Pellart.

Christian Declerck

Sources : Le Courrier de Tourcoing, le Journal de Roubaix, l'Egalité de Roubaix-Tourcoing, L'Avenir de Roubaix-Tourcoing et l'Annuaire des Artistes
Les journaux sont en ligne sur le site de la bibliothèque de Roubaix, l'annuaire sur Gallica

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Relevé dans Le Progrès, journal paraissant à Ypres le 20 décembre 1903, au programme de la Société des Anciens Pompiers, à la Soirée Tabagie (!) du 22 décembre 1903. Dans le programme on annonce la présence de M. Marquette et son épinette.




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J'ajoute en complément cet extrait du catalogue de l'exposition "Epinettes des Vosges et d'Europe" organisée par le Foyer Rural de Socourt et la Fédération départementale des Foyers Ruraux des Vosges, paru en 1997. Le texte de Patrick Delaval est un résumé du livre "L'Epinette du Nord", publié par l'association Traces et le Centre Socio-éducatif d'Hazebrouck, catalogue de l'exposition qui a eu lieu du 30 avril au 25 mai de la même année. Il reste quelques exemplaires de ce catalogue disponibles au Centre Socio-Educatif.



vendredi 2 janvier 2015

Les Folies Dunkerquoises en 1757

mise à jour le 2 janvier


collection personnelle


Histoire des fêtes civiles et religieuses : des usages anciens et modernes du département du Nord Par Albertine Clément-Hémery, Paris, 1834 

Cette fête dont aucun document n'indique la fondation, attirait un si grand nombre d'individus à Dunkerque, que les auberges, les maisons particulières, se trouvaient encombrées au point, qu'une grande partie des curieux retardataires, étaient obligés de se coucher dans les rues, sur les caves et les bancs de pierre. Elle se célébrait le jour de St-Jean (24 juin), quoique la ville ait Saint-Éloi pour patron, et comme à Cambrai, elle était précédée d'une procession religieuse, où il se glissait peut-être encore quelques personnages déplacés, mais indispensables à cette époque de nos moeurs, où il fallait parler aux yeux. Voici le détail de la Procession de 1757, écrite par un témoin oculaire (1). La solennité commenca par une grande Messe, célébrée avec grande pompe à l'église paroissiale ; l'abbé de Bergues-St-Vinoc, curé primitif officia lui-même. Après la messe, on déjeûna en grand appareil chez le curé de Dunkerque, où étaient toutes les notabilités de la ville. Entre onze heures et midi, la Procession commença : des hommes habillés en diable fesaient la police, c'est-à-dire, qu'ils forçaient les curieux de se ranger et de livrer passage. A la tête marchaient les trois confréries de Dunkerque, Sainte-Barbe, Saint-Sébastien, Saint-Georges... Les confrères de Sainte-Barbe avaient un habit rouge, les paremens, la veste et la culotte noirs, ils portaient des flambeaux. Les confrères de Saint-Sébastien étaient en habit et culotte rouge, les paremens et la veste jaune; ils portaient aussi des flambeaux. Les confrères de Saint-Georges ont habit et culotte d'écarlate, les paremens et la veste de […].

(1) Voyez le 1er volume des Voyages et Réflexions du chevalier d’Ostalis


 la suite ici 


Dans la deuxième moitié du XIXe siècle le terme folie s’applique au Carnaval, comme en témoigne la partition au début de cette page. Il existe également un quadrille composé par Adolphe Néerman, nommé Jours de Folie, édité vers 1890



Collection personelle


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Une fidèle lectrice du blog m'a fait parvenir ce texte complémentaire.



Merci de faire découvrir ce récit des Folies contenu dans Histoire des fêtes civiles et religieuses : des usages anciens et modernes du département du Nord, par Albertine Clément-Hémery, Paris, 1834.
On peut se reporter au témoignage de première main, écrit en 1757, par le Chevalier Ostalis (Voyages et réflexions du chevalier d'Ostalis, ou ses Lettres au marquis de ... - Google Livres), avec ses détails, comme celui de manger plus que raison des tartines de couke aux raisins, du lard et de la langue fumée, ou celui du bénéfice tiré par la ville des taxes prélevées sur les boissons permettant à lui seul de financer le coût de la fête, soit 12 à 15 mille livres.
Outre l'appellation de Folies, le Chevalier Ostalis emploie les termes de kermesse et ducasse. Ce sont les mots utilisés dans la région pour la fête votive, qui célèbre le Saint patron de la cité. Du coup, il s'interroge sur les raisons de fêter comme patron de la ville de Dunkerque St Jean-Baptiste le 24 juin, alors que la paroisse est sous l'invocation unique de Saint Eloi. 
On constatera d'abord que le 24 juin est la veille, c'est à dire est la vigile de la Saint Eloi d'été ! On est alors en plein solstice d'été, période particulièrement redoutée dans les sociétés agraires anciennes, quand le soleil, à son apogée dans sa course vers le nord, entame le "demi-tour" qui va produire la décroissance des jours. C'était le passage d'un cap considéré comme très dangereux (les Grecs ne plaçaient-ils pas Hélios sur un char tiré par 4 fougueux chevaux) que la pratique de rites aidait à réussir, et dont on trouve trace dans de nombreuses régions et pays. On peut écouter ici une conférence de Claude Gaignebet, spécialistes des mythes européens, sur ce sujet : Autour du solstice d'été — Institut culturel basque.
On pourrait, comme le Chevalier Ostalis, n'entrevoir derrière le défilé des chars qu'un ordonnancement destiné à divertir et combler le public. Mais il est possible de s'interroger sur le sens de ce défilé.


Chapiteau aux dauphins, Saintes

Le Chevalier d'Ostalis évoque par exemple des dauphins de carton, garde rapprochée du char du Dauphin, décoré de tous les attributs du Dauphin de France. Un signe d'allégeance à la royauté ? Un des risques majeurs pendant le solstice, comme l'explique Claude Gaignebet, provient de la mise en activité des dragons. Le dauphin, animal vénéré dans la mythologie grecque, repris comme symbole positif par la religion chrétienne, contrebalance l'activité maléfique du dragon mythique, dont la soumission est évoquée par la place en bonne position dans le défilé de la confrérie de Saint-Georges, qui s'illustra lui aussi en terrassant le dragon. Une dualité qu'on retrouve à différentes époques et sous différentes formes, comme dans l'architecture (Veüe et perspective des Cascades et du Bassin du Dragon a Versailles : [estampe]). 
Loin d'être quelques personnages déplacés, mais indispensables à cette époque (...) où il fallait parler aux yeux (Albertine Clément-Hémery, Paris, 1834), les diables, feux symboliques, bouquets d'herbes bénéfiques ou maléfiques, seringues d'une eau fertilisante et apaisante, s'inscrivent dans la longue histoire des rites accompagnant un calendrier marqué par les rythmes du soleil et de la lune, et les "temps à rebours" que constituaient le cycle des Douze Jours* ou celui de Carnaval**.
Des rites dont les sens, même perdus, ont laissé des traces dans le calendrier liturgique mis en place au Moyen-Age par une Eglise soucieuse de christianiser les pratiques, tout comme aujourd'hui encore dans les foires annuelles, ducasses, défilés et fêtes carnavalesques des offices de tourisme.

Agnès M 

* - une chanson de quête du Cycle des Douze Jours : 8 Mr BEKER, chant et rommelpot : Chant de quête 
- deux illustrations, de Rembrandt, sur le Cycle des Douze jours, où l'on voit bien l'étoile en mouvement sur l'une et le rommelpot sur l'autre
** - air du Reuze de Dunkerque : 05 L'air du Reuze de Dunkerque 



lundi 22 décembre 2014

Alfred Danis, chansonnier lillois, 1821-1891



Collection personnelle


Alfrède Silvain DANIS est né à Lille, rue du Sec Arembault, le 27 septembre 1821, il est le fils de Lambert DANIS, journalier, né à Nismes en Hainaut et Virginie DELMOTTE née à Frelinghien. En 1844 il épouse une Lilloise, Rosine Elisa DESANTE, alors enceinte de six mois, qui décède dix ans plus tard, après lui avoir donner cinq enfants, Alphonsine Viriginie en 1844, Alphonse Désiré en 1847, Alfred Silvain en 1849, Henri Arthur en 1850 et Arthur Jean en 1852. En 1848, Alfred Danis présente le jeune Alexandre Desrousseaux à ses compagnons du Cercle Lyrique*, c'est le début de la "carrière" du chansonnier. Alfred Danis meurt à Lille, 32 rue de la Monnaie, le 23 octobre 1891.

* Eric Lemaire, Le chansonnier lillois Alexandre Joachim Desrouseeaux et la chanson populaire dialectale, éditions DELEM, 2009


On connait de lui deux recueils de chansons en patois lillois, publiés en 1848 et ces chansons conservées à la Bibliothèque Nationale de France :



Heures perdues / retrouvées par A. Danis, D. Cacan et F. Salomé

leschiens bannis : chanson nouvelle en patois de Lille... / par Danis






Le charbonnier : chanson nouvelle en patois de Lille... / [signé : Danis]



[Chansons diverses en patois de Lille] / [par Danis]



[Chansons diverses en patois de Lille] / [par Danis]



[Chansons diverses en patois de Lille] / [par Danis]



[Chansons diverses en patois de Lille] / [par Danis]



La maîtresse du logis : [chanson en patois de Lille] / [signé Danis]



Jours gras, bien maigres d

dimanche 7 décembre 2014

Les violons d'Emile Remès au musée de Mirecourt.


photo Christian Declerck


Lors de ma visite fin aout 2014 à cette belle expo intitulée « la musique malgré tout » qui évoque la vie musicale (ou plutôt la survie…) à Mirecourt et sur le front durant la première guerre mondiale, je suis tombé en arrêt devant une série de 3 violons, un alto et un violoncelle, fabriqués entre 1914-1915 au camp de prisonnier de Friedrichsfeld, par un nommé Emile Remès, demeurant à Lille, rue de Bapaume.

catalogue de l'expo
disponible au Musée de Mirecourt

Dès que l’information arrive dans le Nord de la France, Christian Declerck se met en chasse, il établit une biographie de Remès (voir plus bas), retrace le parcours des instruments jusqu’à leur arrivée au musée de Mirecourt en 2012 suite à une donation, et l’idée d’une publication sur le blog s’impose rapidement. Il me confie la tache de parler de la lutherie de ces instruments.
Quand on les voit, ce sont de « vrais violons ». Je veux dire par là qu’on n’est pas face à des instruments « art brut », faits à la serpe, avec du bois de caisse, ressemblant de loin à leur modèle, le violon académique. Table et fond sont sculptés, avec des voutes harmonieuses, les dimensions sont respectées, les ouïes sont parfaitement dessinées, le renversement du manche existe. Pas de doute, on est dans la catégorie des « plus que parfaits », selon la classification proposées par Claude Ribouillault dans son article sur les violons art populaire dans la revue Modal consacrée à la lutherie populaire et intitulée « instruments de fortune » (FAMDT éditions 1998)
Je le cite : les violons « plus que parfaits sont « de vrais violons : côtes tenues avec précision, travail soigné, volutes élégantes ». Pour les instruments de Remés, seuls manquent « les bois nobles, et les filets incrustés » pour coller à la définition de Claude qui précise que « ces violons sont difficiles à discerner de ceux des luthiers patentés, avec quelques désobéissances qui mettent l’opus à l’oreille »  (fin de citation.)

Voici les dimensions des instruments du musée :

 - violon 2012.3.1 : L : 60,2, l :20,7, E : 3,5, poids : 440g.


 - violon 2012.3.2 : L : 61,3, l :21,2, E : 3,4, poids : 460g.


 - violon 2012.3.3 : L : 65,2, l :20,8, E : 3,5, poids : 460g


 - alto 2012.3.4 : L : 69,3,  l :23,9, E :3,6,  poids : 600g


 - violoncelle 2012.3.5 : L :118,5 l : 41,4, E :12,2, poids 3,310 Kg


Les bois employés sont les mêmes et contribuent à constituer un ensemble très homogène, en complément de la facture et de la « manière » identique qui témoignent un véritable savoir-faire et une maîtrise manuelle : n’oublions pas qu'Emile était ébéniste.

photo CD

Aucun instrument n’est vernis, les tables sont en pin, d’une seule pièce, pour les violons et l'alto, en 2 parties pour le violoncelle.  les éclisses sont en pin également, les fonds sont en hêtre, d’une seule pièce pour les violons et l'alto, en 2 parties pour le violoncelle. Les manches, les volutes, les cordiers, les chevilles sont en hêtre également, encore que sur une photo fournie par Christian qui a pu photographier les instruments en gros plan à Nieuport, il me semble reconnaître du charme, ou de l’orme. 

photo CD

Quoi qu’il en soit, on est dans un grand classique des instruments de fortune : le luthier amateur fait avec ce qu’il a sous la main. L’histoire raconte que le pin utilisé par E Remès était destiné à l’origine à la fabrication de marchepieds pour les wagons de chemins de der.
Je signale une particularité pour les éclisses du violoncelle : celles-ci sont constituées de 5 bandes de pin disposées longitudinalement.

photo CD

Pas de filets incrustés, donc (pas même dessinés), les bois sont débités sur dosse (visible notamment sur les tables), les chevilles sont remarquablement taillées, ce qui est rare sur des instruments art populaire, où elles sont en génaral taillées à l’opinel, et non tournées, comme ici. Les ouies sont également remarquablement et finement dessinées (comme des vraies…), ce qui est aussi rarissime sur ce type de lutherie, et témoigne encore de la maîtrise gestuelle de E Remés, et aussi l’accès à un outillage adapté et en bon état.

photo CD

Les instruments, agés de 100 ans, sont dans un état de conservation remarquable, et ne portent pas les stigmates d’instruments ayant « fait carrière » et ayant beaucoup joué : ils ont semblent-ils leurs chevilles d’origine (aucune n’a été remplacée par des chevilles plus académiques en ébène ou en poirier noirci), elles sont encore bien ajustée, les tables ne sont pas encrassées par la colophane , alors qu’aucun instrument n’a été vernis, les ouïes sont intactes. A croire que Remés a ramené l’ensemble lors de sa libération (dans quelles circonstances ?) et que les instruments ont été précieusement conservés et entretenus comme en témoignent les chevalets du luthier Lillois DEMEY, témoignage d’un remontage postérieur. (Marcel Demey, longtemps ouvrier de la maison Hel, ne s’est installé à son compte qu’en 1943)
Il est intéressant de relever que les instruments comportent tous une étiquette avec la mention « en captivité 1914-1915 » avec son nom et son  adresse  rue de Bapaume à  Lille. Mais d’autres dates son parfois  notées à l’intérieur (notamment 1910 et 1912 sur le violon 2012.3.1)



photos Musée de Mirecourt

On sait également que d’autres instrument de E Remès ont pu circuler, et n’ont pas été conservés dans ce remarquable ensemble, l’un d’entre eux ayant été acquis dans une brocante en Belgique par Aaron Blomme*, violoniste belge, qui l’a fait remettre en état. Bref, tous les espoirs sont permis de voir apparaître un jour d’autres instruments d’Emile Remès, j’en connais au moins deux que cette pensée fait saliver, n’est-ce pas Christian ?

Le 6 décembre 2014 
Jean Jacques Révillion.

* compositeur, avec Joris Devos d'un remarquable concerto

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Corneille, dit Émile, REMÈS



De ce luthier amateur, à part ses instruments, on ne connaissait que son nom et une adresse à Lille. La recherche ne fut facilitée que par la rareté de son patronyme, au moins pour reconstituer les familles Remés domiciliées dans la région lilloise autour de 1900. Malgré ces généalogies, la découverte de sa fiche matricule ne fut pas aisée. Car non seulement il a lui-même changé de prénom, mais le recensement militaire lui en avait attribué un autre. Sur la table annuelle de 1897 il est inscrit comme Camille Remès sous le n° 5.004. Son prénom de naissance est Cornélius, francisé en Corneille ce qui peut prêter à confusion à la lecture.

Emile REMÈS est né à Anvers en 1875, par hasard car ses parents, Henri Remès et Célestine Claessens, qui se sont mariés à Lille en octobre 1872, ont leur premier enfant, Joséphine Françoise, à Lille neuf mois plus tard. Henri est ébéniste, fabriquant de meubles, établi rue d’Alger, dans la cour Duyck depuis 1864. Né à Malines en 1849, il est le fils de François (Anvers 1828 - Lille 1898), contremaître de filature, et Anne Catherine Dieltjens (Malines 1830 - Lille 1888). Emile se déclare menuisier en fauteuil lors de son mariage à Lille en 1900 avec Marthe Lannoye, tailleuse née à Lille en 1875.
En 1897, lors de sa conscription, il est domicilié 92 rue de Flandre. En 1900 c’est au 4 rue Mongolfier qu’il demeure, il déménage le 7 juillet 1904 pour le 6 rue de Chevreuil puis le 12 octobre 1913 il s’établit 6 rue de Bapaume. C’est l’adresse qu’il mentionnera sur les instruments qu’il fabriquera quelques mois plus tard en Allemagne.
Son père obtient la naturalisation française en 1894. Il part donc effectuer son service militaire en 1898 au 15e régiment d'artillerie où il est 2e canonnier servant. Il est mis en disponibilité en 1899. Rappelé en 1914, il est affecté au 1er rgt d'artillerie où il arrive le 2 août. Il est fait prisonnier au siège de Maubeuge le 7 septembre 1914. Interné au camp de Friedrieschsfeld le 2 juin 1917, il ne sera rapatrié que le 14 décembre 1918. Sa fiche matricule mentionne un dernier déménagement le 11 novembre 1921, il s’établit au 109 rue d'Arras, toujours à Lille. Son décès n’a pas encore été retrouvé.

Julien Vanstaurts, professeur au Conservatoire de Lille de 1920 à 1955
photo : collection particulière

Selon sa belle fille, Lucie Vanderstrale, le violoniste lillois Julien Vanstaurts (1880-1955) est l’ami d’Emile Remès, qui est aussi musicien amateur. A son retour de captivité, il confie cinq instruments au violoniste qui les conserve au grenier de son domicile, rue de Paris à Lille. A sa mort en 1955, ils sont conservés à Poitiers chez le petit-fils de ce dernier, puis chez sa belle-fille Lucie. Les instruments ont intégré les collections du musée de Mirecourt en 2012.

Christian Declerck

Sources :
Etat civil de Lille et Anvers
Registre matricule de Lille
Julien Vanstaurts, Emile Remès et les instruments de guerre, note rédigée par Anne-Sophie Trivelin-Benoit, chargée des collections du Musée de la Lutherie et del’Archèterie Française à Mirecourt