dimanche 17 juin 2018

L'épinette de Charles Rogie




photo J.-J. Révillion

Encore une épinette Coupleux !
Telle fut ma première réaction, lorsqu’on me présentait cette énième exemplaire évoquant au premier coup d’œil la production de cette célèbre famille industrielle tourquenoise. Vernie, en très bon état et de facture soignée, elle avait une allure plutôt engageante, avec sa clef d’accord d’origine conservée. Pas de décalcomanie, pas de bande de papier chiffrée sous les frettes avec la mention imprimée « épinette du Nord ». Mais quand même elle avait neuf cordes, ce qui est inhabituel (les épinettes du Nord en ont couramment sept). Et puis surtout, le vendeur qui m’annonce « je l’ai eue avec ce petit carnet », en m’exhibant un petit carnet en moleskine couvert d’une belle écriture manuscrite à l’encre. Et là, mon cœur d’épinettologue s’emballe : j’avais entre les mains un document exceptionnel, intitulé ni plus ni moins : méthode appartenant au cavalier ROGIE Charles au 14ème régiment de dragons, 1er escadron, 1er peloton, Sedan (Ardennes).


collection J.-J. Révillion


S’en suivent des explications très précises sur la façon de « jouer de l’épinette », avec la position des bras, l’utilisation d’un roseau pour appuyer sur les cordes avec l’index allongé, la main droite donnant les vibrations aux cordes au moyen d’une « écaille tenue entre le pouce et l’index » ; et des indications sur l’accord de l’instrument (ce qui est une première pour moi) les cordes du chant s’accordant en Sol, et les cordes d’accompagnement en Do mi pour la première puis sol et mi pour la quatrième. Après vérification par l’ami Christian Declerck, il s’avère que cette méthode est un recopiage mot à mot, manuscrit, de la méthode De Ruyck, méthode roubaisienne imprimée celle là, avec les mêmes indications sur l’accord de l’instrument.
S’en suivent 17 morceaux en notation chiffrée, mais là, hélas, pas de scoop, on est dans le répertoire archi connu : Au clair de la lune, J’ai du bon tabac, la Marseillaise, Carmen (toréador), Malbrough, Minuit chrétien, etc, pas de mélodie ni de danse traditionnelle notée… Mais en croisant* avec la méthode De Ruyck et la méthode Coupleux, imprimée elle aussi, on ne retrouve que 8 mélodies communes, ce qui prouve que Mr Rogie avait complété « sa » méthode avec son propre répertoire, et que c’était son aide mémoire. Ce document reste donc un témoignage rarissime qui nous renseigne sur le répertoire d’un joueur d’épinette du début du XXème siècle. A un autre endroit du carnet, on trouve la mention suivante ROGIE Wattignies près Lille Encore 51 et la fuite (ce qui fleure à 10 pas le décompte typiquement militaire du père Cent « avant la quille). En tous cas, notre cavalier caserné à Sedan est bien du Nord.

mention écrite le 29 juillet 1906, 51 jours avant sa libération


En y regardant de plus près, l’instrument n’est pas si Coupleux que ça : le choix des essences de bois (sapin massif de belle qualité pour la caisse : table fond et éclisses, orme pour la tête), la tête qui se termine en pointe unique et non pas en feston mamelonné, les éclisses un peu moins hautes que d’habitude. Et surtout, l’instrument n’est pas assemblé par clouage, mais collé, ce qui est du jamais vu sur une Coupleux, et les assemblages sont particulièrement soignés. Si on rapproche tout cela du fait que Christian a rapidement identifié notre homme comme étant menuisier de voitures, on peut aisément imaginer qu’il ait réalisé lui même l’instrument en copiant une Coupleux.
Bref, à mon sens on est en présence d’un instrument tout à fait intéressant, surtout accompagné de son petit carnet, ce qui permet de valider une utilisation de notre petite épinette dans le cadre des chambrées militaires, comme cela a déjà été authentifié par quelques cartes postales découvertes ça et là. Et la période de conscription de Charles Rogie permet une fois de plus de dater** la période intense de pratique de l’instrument vers la fin du XIXème et le début du XXème siècle, c’est à dire plus tôt que nous l’avions envisagé au départ (années 30) d’après les premiers témoignages récoltés dans les années 70. Je laisse le soin à Christian de vous livrer le résultat de ses recherches sur Mr Charles Rogie. Vous aurez même droit à sa photo, sans son épinette malheureusement.

Jean-Jacques Révillion, le 14 juin 2018


* voir ci-dessous
** il a fait son service militaire de décembre 1903 à septembre 1906 (voir la page, à venir, consacrée aux militaires épinettistes)






photos J.-J. Révillion


Vous pouvez télécharger la méthode ICI

Le répertoire commun [dépot légal]

- Au clair de la Lune
- J'ai du bon tabac
- Hymne national russe
- Malbrougk
- Marche lorraine
- C'était un rêve [1905]
- Bonsoir madame la Lune [1899]
- Carmen (toréador)
- Marjolaine [1894]
- Minuit chrétien
- Chant du départ
- La Marseillaise
- Frou frou [1898]
- Sambre et Meuse
- François, prends garde à toi
La Czarine [1889]
- La Brabançonne
- On ouvre demain [1937]

mercredi 13 juin 2018

Les débuts de l'accordéon autour de Lille, Roubaix Tourcoing, 1, avant 1900

Dans les quelques études publiées sur ce sujet : Du bouge au Conservatoire de Pierre Monichon, Au Nord c'était l'accordéon de Roland Dewaele et surtout l'excellent De l'accordéon au trombone de Charles Verstraete, les auteurs nous brossent rapidement les débuts de l'accordéon, autour de Lille seulement pour les deux premiers, même Verstraete ne donne pas beaucoup d'infos sur ces premières années de la pratique de l'accordéon dans l'agglomération lilloise avant 1914. 
Il m'a semblé intéressant de rechercher les informations contenues dans la presse locale sur le site de la Bibliothèque de Roubaix et d'en faire une synthèse chronologique.


L'Indicateur de Roubaix et Tourcoing, 9 mai 1852



L'accordéon romantique

Sans surprise on commence au XIXe siècle. Première mention en 1852, Auguste Steiner, 14 rue de la Vieille Comédie à Lille, propose l'accords et réparations des pianos, orgues, harmoniums et accordéons. En 1859, la Valenciennoise Zoé Lecocq, pianiste et accordéoniste, âgée de 17 ans, aveugle de naissance se produit dans le grand salon de l'hôtel de ville de Roubaix. Au même concert on entend la Grande Harmonie de Roubaix, M. et Mme Arnold, M. Knorr, violoniste et M. Martin, ténor. Zoé Lecoq interprète notamment un pot-pourri sur des airs des chansons lilloises de M. Desrousseaux.  La même musicienne donne un concert à Lille l'année suivante, en présence de professeurs du Conservatoire et du chansonnier Desrousseaux en personne.
Toute l'année 1863 et une partie de 1864, Alexandre Toulet propose parmi ses instruments de musique, des accordéons, des hamoniflûtes et des serinettes. Il est également bijoutier, horloger au 13 rue Neuve à Roubaix. En 1866, c'est M. Nauwelaers, professeur aux écoles académiques de Tourcoing qui "tient un beau choix d'accordéons et harmoniflûtes de tous prix". Dernière publicité en août 1869, L. Mancel, 208 rue Solferino à Lille, fait aussi les accords et réparations d'accordéons. Mais l''accordéon romantique a vécu, il disparaît quelques temps après la guerre de 1870-71.

L'accordéon populaire

Décembre 1880, première mention d'un autre type d'accordéon, celui joué par les enfants qui mendient lors des fêtes locales. Autre pratique, en août 1882, un cabaretier de Roubaix est "pris en contravention pour avoir laissé jouer de l'accordéon dans son estaminet de la rue des Arts, à minuit, sans autorisation". Suivent plusieurs mentions de cabaretiers verbalisés pour cette même infraction au règlement de police. En 1885, Joseph Burlet, raccommodeur d'accordéons de nationalité belge et habitant Maubeuge, est arrêté pour fabrication de fausse monnaie. En 1889, "Quatre cabaretiers des rues Bernard Clabot, Magenta et Ste Elisabeth, ont la manie de faire danser leurs consommateurs au son de l'accordéon et cela sans autorisation de la police. Dimanche soir ils avaient posté aux abords de leurs établissements un espion qui les avertissaient de l'arrivée de dame police. Deux agent de garde à un bal public de la rue Lannoy ne pouvant les surprendre en uniforme se décidèrent à se mettre en civil. leur truc leur réussit parfaitement, car ils purent dresser procès verbal contre ces cabaretiers peu soucieux du règlement de police". Et il en est ainsi jusqu'en 1897, pas d'autre mention de l'accordéon que joué dans les cabarets en concurrence des bals autorisés où l'on jouait… de quels instruments ? comme ils sont autorisés, cela n'est jamais mentionné dans la presse, probablement des cuivres joués par les musiciens des harmonies, mais j'ai aussi relevé la présence, à Roubaix, d'un violoneux en 1882 dans un cabaret de la rue Magenta, chez Charles Lentgens.
En septembre 1897, apparition des premières publicités pour les accordéons allemands de Hermann Severing, à Neuenrade. En réponse, Joseph Gras fait publier une publicité qui propose un "immense assortiment d'accordéons en tout genre".



L'Indicateur de Roubaix et Tourcoing, 16 janvier 1898


L'Egalité de Roubaix et Tourcoing, 5 mars 1898



Les sociétés d'accordéon

En juillet 1900, on lit la première mention d'une société d'accordéon qui se produit pour le cortège de la Muse, à Lille "Les musiques de Lille assureront d'une façon complète le service du cortège. Deux musiques y assisteront pendant tout le cortège : l'Union des Trompettes et la Fanfare des Accordéonistes de Wazemmes". Tiens ! Wazemmes, c'est là que s'est ouvert, depuis peu de temps, le Conservatoire des Accordéoneux.

à suivre …
Christian Declerck


sources : L'Indicateur de Roubaix-Tourcoing, le Journal de Roubaix, l'Avenir de Roubaix-Tourcoing et l'Egalité de Roubaix-Tourcoing