Extraits choisis dans Essais sur la ville de Saint Amand de Dom Floride Gosse* (1746-1806)
Quelques passages qui se rapportent à la pratique du violoneux qui joue "par cœur", à une danse qui rappelle la danse d'épée, à un charivari et à la danse.
p. 306 "[…] une espèce de pyramide coupée perpendiculairement et appliquée contre une muraille à peu près comme ces buffets où les fleuristes arrangent des pots d’œillets choisis. C'étoit, disait-on, le mont Parnasse, au haut duquel on avoit placé en forme de girouette le cheval ailé que le peuple appeloit bonnement le cheval Bégace [sic]. Au degré supérieur étoit majestueusement assis un beau jeune homme ayant dans les mains un violon sans corde, et sur les épaules le manteau rouge d'un échevin du lieu, vieille démise d'un boucher de Tournai. Sur les autres degrés siégeoient en cascade les neuf doctes pucelles, qui étoient autant de jeunes filles habillées de papier doré, et parmi elles, à côté Erato, le petit dieu qui fait aimer, armé d'une arbalète couleur de rose. Dans les flancs du Parnasse étoient cachés tous les joueurs de violons de St.-Amand et des sept villages de sa dépendance, avec deux trompettes marines, deux contrebasses, quatre basses, huit hautbois et un flageolet. L'orchestre de l'Opéra n'est rien auprès, il lui faut des bougies et des livres, celui de St.-Amand jouoit par cœur et sans y voir goutte."
p. 311 "La jeunesse du hameau de la Croisette et de quelques hameaux voisins, venoit jadis, le jour du mardi gras, à Saint-Amand, partie à pied, partie à cheval. Douze seulement étoient à pied, couple par couple et habillés à peu près à la romaine : escarpins légers, bas de coton, vestes et culottes de basin blanc chamarrées de rubans bleus, rouges et jaunes, jupons de calemande rayée, cocarde à toutes les jointures, cheveux en catogan, sur le tout un bonnet de toile bleue brodé en laine rouge, et surmonté d'une touffe de plumes de coq, d'où vient le proverbe amandinois : pleume dé co su l' tiête d'un sot.
Tel étoit le costume des fantassins ou plutôt des baladins, car leurs fonctions étoient de danser, une épée nue à la main, allant en avant et touchant en mesure les lames les uns des autres pour faire clic. Des violons marchaient à leur tête, jouant un air fait exprès pour cette sorte de danse, et qui commençoit par : mi, mi, mi, re, mi, fa, sol, fa, mi, re, si, ut, re, mi, re, mi, ut : ce que les enfants solfioient en chantant : teguin tin tin, teguin teguin teguin tin tin, teguin tin teguin."
P. 315 "C'étoit cependant un brave et honnête homme que le maître Morel ; excellent poète d'ailleurs, et qui, pour preuve de son bon caractère, n'exerça ses talents que dans les épithalames et les compliments annuels aux rois des archers ou en d'autres matières semblables. Il n'en étoit pas de même d'un autre homme à talents qui demeuroit aussi dans la rue des Anges, poète de par la nature, et menuisier de par l'indigence. Je parle du célèbre Dagobert, le même qui barbouilla l'âne rouge. Il avoit à lui seul le sel comique de Molière et le sel caustique de Boileau. Comédies, satyres, vaudevilles, tout étoit de son ressort. Je puis citer encore un couplet qu'il fit contre un de ses voisins, boucher sans pratiques et grand ivrogne, dont le nom ou plutôt le sobriquet étoit Plat-Capiau.
Plat-Capiau, la vi' que tu mènes,
Ne peut point toujours durer,
Un pot au d'jeûner,
Un pot au déner,
Un pot au r'chéner,
Un pot au souper,
Plat-Capiau, la vi' que tu mènes-,
Ne peut point toujours durer.
Ne peut point toujours durer,
Un pot au d'jeûner,
Un pot au déner,
Un pot au r'chéner,
Un pot au souper,
Plat-Capiau, la vi' que tu mènes-,
Ne peut point toujours durer.
Les élèves du maître Morel alloient presque chaque jour, au sortir de l'école, chanter ce couplet insultant jusque sous la montre de Plat-Capiau. Mais Plat-Capiau, qui étoit sensible, en faisoit quelquefois rentrer la moitié dans la poitrine du chanteur en lui appliquant sur le dos un grand coup de nerf de boeuf.
Le chef-d'oeuvre de Dagobert est un vaudeville qu'il composa à l'occasion du mariage du maître Morel, veuf, avec la veuve d'un portier de l'abbaye appelée Marie-Barbe Chotin. Il avoit chez lui les débris d'un ancien orgue, basses, violons, bassons, flûtes, hautbois ; tous instruments muets et qui n'avoient été faits que pour figurer que comme ornements. Il les distribua, la veille des secondes noces du maître Morel, à une cinquantaine de polissons, avec des poëles à frire, des casseroles, des pelles à feu, des méquaines, des pinces, des morceaux de fer à tisonner, des soufflettes. Tout cela mêlé avec de véritables basses, de véritables violons et hautbois ; et, à la tête de ce terrible orchestre, il alla chanter son vaudeville à tous les coins de rue. Je ne m'en rappelle que le premier couplet.
L' maît' Morel s'mari d'main
Avec Mari'-Barbe Chotin,
Ces grison et grisonnette
Vont finir leus amourette ;
L' mail' Morel s'mari d'main'
Avec Mari'-Barbe Chotin.
Avec Mari'-Barbe Chotin,
Ces grison et grisonnette
Vont finir leus amourette ;
L' mail' Morel s'mari d'main'
Avec Mari'-Barbe Chotin.
P. 338 "rue de Valenciennes. Sale et tortueuse, elle n'est remarquable tout au plus que par la naissance de Tonus Broutin, assez bon violon, surtout pour faire danser un menuet ou la matelotte. Il donnoit des leçons en ville à un patar le jeton."
*Antoine Alexandre Joseph né à Saint Amand les Eaux le 29 février 1744, décédé à Prague (Bohême le 15 février 1797, prieur de l'Abbaye dominicaine d'Arrouaise, qui tenait ses informations de son frère Théodore Pierre Benoit Gosse, né à Saint-Amand, le 9 novembre 1746, prêtre, résida en cette ville de 1773 à 1794, rédigeant pendant toute cette époque les registres qui tenaient lieu de l'Etat-civil. Il remplit aussi les fonctions d'écolatre, de clerc, de grand chantre et de receveur de la paroisse de Saint-Martin. Il émigra lors de la Révolution. De retour en 1802, il vint s'établir à Tournai, et fut nommé curé de Taintignies où il mourut le 9 avril 1806 à Willemeau (B)

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