samedi 29 décembre 2012

Vivat flamand, origines

mise à jour le 13 juin 20016


collection personnelle



Le Vivat dit Flamand n’a aucun rapport avec la Belgique. Les héros du jour (mariés, centenaire, médaillé…) l’écoutent chanté par l’assemblée debout. La personne qu’on honore est assise sous un dais improvisé que ses plus proches voisins font avec une serviette tendue à bout de bras au dessus de sa tête. Jadis un voile blanc était tendu au dessus des époux pendant la bénédiction nuptiale. A la fin un ami verse dessus quelques gouttes de vin blanc ou de champagne en manière d’eau bénite !
Le refrain et les paroles latines viennent selon moi, du Vivat de l’abbé Rose, composé pour le couronnement de Napoléon, en 1804, et devenu vite populaire. L’air fut joué par un régiment de Saxons sur la grand place de Tourcoing en 1816. Les paroles françaises sont de Boissières, maître de musique tourquennois. Le sous chef de musique saxon, Karl Wugk se fixa à Tourcoing en 1819, et fit connaître cet hymne au pays Lillois, encore très souvent chanté
écrit Fernand Carton dans Récits et Contes populaires des Flandres en 1980.

La musique semblerait provenir d’une composition de l’abbé Nicolas Roze (et non Rose) qui fut intégrée à la messe du sacre (et non du couronnement) composée par Giovanni Paisiello et Jean François Le Sueur.
On a retrouvé les partitions de cette œuvre, Jean Mongrédien les a restaurées et elle furent interprétées et enregistrées récemment au festival de la Chaise Dieu mais le fameux Vivat n’a, sauf le titre, aucun rapport avec le nôtre. On peut écouter un extrait du Vivat de Roze (c’est le deuxième) ici et même commander la messe entière… l’intégrale du Vivat de Roze est ici

Exit l’abbé Roze, restent Boissières, maître de musique tourquennois et Karl Wugk, sous-chef de musique saxon. Frédéric Boissière (1), sans "s", fut pendant quelques années maître de chapelle et organiste à l'église Notre-Dame de Tourcoing. Né en 1841 dans la Haute-Vienne, il est appelé vers 1860 dans le Nord où il réside quelques années. Mais vers 1865, attiré par la capitale, il obtient le poste d'organiste devenu vacant à l'église Saint Gervais. Il a composé la musique de nombreuses romances, dont le fameux C'est un oiseau qui vient de France. Il meurt le 18 décembre 1889, victime peut-être de l'épidémie d'influenza. Est-il le compositeur ou l'arrangeur du Vivat ? je possède une partition du Vivat, pas encore flamand, dont l’harmonisation est signée F. Boissière, elle n'est pas datée et la musique n'a aucun rapport avec le Vivat que l'on connait.




L'arrangement de Frédéric Boissière



la version populaire



Il existe aussi une famille Boissière à Roubaix qui descend de Jean Michel, commissaire de police, né à Paris vers 1751. Un de ses fils, Louis César, a écrit de nombreux textes, dont un chœur chanté à Roubaix à l’occasion de l’arrivée de l’Empereur, en 1853, sur une musique de Laurent de Rillé, toujours présent quand il s’agit de chorale. Louis César Boissière (1812-1883) a fait une carrière militaire comme capitaine au 8e régiment de lanciers, à Pont à Mousson. Il est fait chevalier de la Légion d’Honneur en 1859. Il pourrait bien être aussi notre auteur perdu. À moins que ce soit son frère, Achille Victor, très impliqué également dans la vie musicale roubaisienne, puisqu’il est président de la Grande Harmonie de Roubaix au milieu du XIXe siècle.

Une autre source mentionne aussi Charles Wugk :
N° 11 de la Grande Place, maison Schabannel, anciennement le café de l’Ecu de France. La fille du cafetier épousa en 1819, Charles Wugk chef de musique au détachement des saxons qui occupèrent la ville après Waterloo. C’est là que fut créé le Vivat Flamand chanté dans nos contrées. La musique est d’origine saxonne, les paroles en latin étaient chantées par les soldats et les Tourquennois qui se trouvaient tous les jours sur la Grand Place au moment du concert. Les paroles en français “qu’il vive à jamais, en santé en paix” furent ajoutées plus tard par un auteur inconnu. La ritournelle au carillon de Tourcoing entonne le Vivat à la demi de chaque heure du jour
Si les rues de Tourcoing m’étaient contées, Jean Christophe, 1978

Carl Wugk est né à Riesa en Saxe, sur son acte de mariage à Tourcoing, en 1818, (il épouse Sophie Vercambre, cabaretière comme sa mère), il est dit musicien au régiment d’infanterie du Prince Maximilien, en garnison dans la ville. En 1819 il succède à Jacques Petit, à la direction de l’harmonie de Tourcoing. En 1821 il prend la direction de la Grande Harmonie de Roubaix.
Carl Gottlieb, dit Charles Théophile, Wugk (1794-1855) a eu quatre enfants, dont trois seront musiciens, le plus connu, Charles Désiré Joseph (1819-1862), devient un pianiste et compositeur réputé, il épouse Louise Sabatié à Lille en 1845, et après plusieurs concerts remarqués par la critique musicale, on le retrouve au Canada, où il a gardé jusqu'à nos jours une certaine renommée sous le nom de Wugk-Sabatier, puis plus simplement Charles W. Sabatier. Son patronyme n’étant pas facile à porter dans un pays anglophone, comme le fait remarquer le New York Tribune, en parlant de sa fille Louisa, cantatrice : elle est née Wugk, mais a le bon goût de se faire appeler Sabatti.

Les partitions connues

Parmi les partitions du Vivat que je possède, deux ont pour titre Vivat Flamand. Une publiée en décembre 1926 dans la Gazette Musicale de France (revue éditée à Tourcoing par la maison Coupleux), harmonisée par César Bourgeois qui situe son origine, comme Desrousseaux dit-il, aux environs du XVIe siècle... et une autre, éditée en 1946, qui est harmonisée par Raymond Robillard, directeur du Choral Les XXX de Lille et professeur au Conservatoire de la même ville, dans les années 1930-1940. Il avait publié une première version, en 1938, seulement titrée Vivat.



Une autre harmonisation, sans mention de “flamand”, est signée de Camille Van Den Berghe (3), est datée de 1912 et la quatrième n’est pas harmonisée et porte le titre Vivat, Vivat Semper !, elle est imprimée à Lille chez Camille Robbe (voir l'image en haut de page). Alexandre Desrousseaux ne mentionne pas le Vivat Flamand dans son livre Mœurs Populaires de Flandre Française, paru en 1889, de même cette tradition n’est pas évoquée dans Les Chants Populaires Flamands de Charles Edmond de Coussemaker. Si la plus ancienne mention de Vivat Flamand que l'on peut relever sur le site Gallica est datée de 1902, dans un recueil de la Campagne nationaliste de Jules Lemaitre et Godefroy Cavaignac "Qu'on me permette un souvenir. C'était à Lille. Après la conférence, qui avait eu lieu le soir, un punch était offert aux conférenciers. Les verres venaient de se choquer. Soudain, un Lillois commanda : « Le vivat flamand » Tous se levèrent. […] Alors un chant, grave et ardent à la fois, s'éleva, mêlé de paroles latines et de paroles françaises. Il souhaitait longue vie à ceux qui étaient venus parler de la liberté et de la patrie, et dans la vaste salle, il prenait une extraordinaire sonorité" ; j'ai trouvé sur le site de la Médiathèque de Roubaix une version de Gustave Nadaud datée de 1887 qui a pour titre Vivat Roubaisien :



Ainsi que cet arrangement du "Vivat des Flandres"par Albert Lucien DOYEN, interprété par Ferdinand Bacq, dit Kello, et le Cercle Orphéonique de Roubaix, enregistré dans les années 1960.




Vivat à la une


source : Bibliothèque municipale de Lille


En 1911 le journal L'Echo du Nord publie, à la une !, un article sur le Vivat, signé Albert Colleaux. Dans cet article Emile Ratez (directeur du Conservatoire de Lille) suggère qu'il pourrait dater du Moyen Age, Alphonse Capon (professeur de chant au Conservatoire de Lille) penche plutôt pour un toast des psalettes de la fin du XVIe siècle. Hélas ces hypothèses sont données sans source pour les appuyer. Quelques jours plus tard, Jules Watteeuw (1849-1947), le chansonnier tourquennois, répond à cet article en rapportant le témoignage de vieux Tourquennois qui lui "ont assuré qu'ils avaient entendu (le Vivat) dès leur jeunesse, et l'un d'eux m'a donné, jadis, la version suivante : Ce Vivat aurait été importé d'Allemagne en 1816, sous les Alliés, par un corps saxon occupant Tourcoing. […] D'après notre vieux Tourquennois, les Saxons nous auraient transmis le Vivat dont ils ne chantaient que le texte latin. Quant aux paroles françaises, elles auraient été ajoutées à Tourcoing, mais par qui ? Je l'ignore. Cette version a quelque apparence de réalité ; ce Vivat n'était chanté qu'à Roubaix et Tourcoing, et M. Wugk, ayant été chef de musique dans ces deux villes, il est possible que ce soit lui qui l'ait perpétué. […] J'ajouterai que M. Boissières [sic], ex-professeur de musique à Tourcoing, a complètement transformé la psalmodie du vieux Vivat en un chant large et brillant" (voir la vidéo plus haut)
Cet article nous donne l'origine des diverses affirmations qui ont été reprises, avec quelques d'erreurs, par F. Carton, J. Christophe, C. Bourgeois, etc.

En définitive on ne sait pas, avec certitude, d’où vient cette mélodie et ces paroles mi-française, mi-latine. Il semble que l'origine allemande des paroles en latin est la plus probable, il existe de nombreux chants allemands, notamment d'étudiant qui utilise le latin. Par contre on ne connait pas l'auteur des paroles françaises. Une chose est certaine, cela n’a rien de flamand, à part d'être chanté en Flandre. Dans les années 1920/30 on le nommait Vivat des Flandres ce qui me semble plus approprié.
Je crois que l'origine locale de ce chant ne fait aucun doute, on ne le retrouve pas au delà qu'un rayon de 100 km autour de Roubaix/Tourcoing. Si ce chant avait une origine populaire ancienne il aurait essaimé dans toute l'Europe, on en aurait trouvé de multiples versions différentes, des adaptions locales, comme c'est le cas pour toutes les chansons de traditions populaires.

Quant à la tradition de la serviette tendue au dessus de la personne honorée, elle est bien utilisée dans le rite catholique comme le mentionne la première source. On le retrouve illustré sur la partition d'un quadrille datée de 1866, Jour de Noces, composé par Edouard Detraux. Une étude détaillée sur l'origine de cette tradition est visible sur ce site. (et dans un commentaire ci-dessous).


collection personnelle



Edouard Detraux (1835-1869) est un commis négociant dunkerquois, compositeur amateur, je ne connais de lui que ce quadrille, édité à Paris, chez Coudray. La lithographie est signée Achille Barbizet, lithographe parisien.

Pour compléter cette page j'ajoute le Vivat de la Jeune France une version du compositeur malouin Charles DELABRE (1870-1938) dédié à Ernest MARQUIS, président de cette association chorale dunkerquoise de 1928 à 1931, qui devait être publiée, mais qui est restée à l'état de manuscrit.



collection personnelle





Christian Declerck

(1) A sa naissance, le 29 mars 1841 à Aixe sur Vienne, Frédéric Boissière porte les prénoms de Martial Hyppolite Joachim, comme l'atteste son acte de décès au 11e arrondissement de Paris le 18 décembre 1889 et son acte de mariage à Colombes le 30 janvier 1873 avec Anne Marie Julie Bénard. Il est le fils de Martial Boissière, né en 1793 et décédé le 4 octobre 1842 à Aixe, et de Marguerite Chabrol décédée le 6 septembre 1862 à Aixe.

(2) Raymond Fernand Robillard, né à Harnes le 2 novembre 1895.

(3) Augustin Camille Victor Vendenberghe est né à Roubaix le 18 janvier 1863, fils d'Aloïse, dit Louis, et Jeanne Vermeulen, cabaretiers originaires de Rollegem (B).



3 commentaires:

  1. Une précision: Camille VAN DEN BERGHE à bien écrit une version du VIVAT, dédiée à M. Emile PREVOT,
    1° en Si-bémol pour Ténor ou 4 voix d'hommes
    2° en Fa pour Baryton ou 4 voix mixtes,
    Gravure et .Impression de Musique. ROSOOR-DELATTRE & successeur A. ROSOOR-VERLINGUE (à Tourcoing) et dont la couverture dédiée à Emile PREVOT, a été imprimée par Armand CANNOO (rue de l'Arc à Lille).
    Bernard TRICART (Loiret)

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    1. merci pour votre message, mais je ne disais pas le contraire. Je possède aussi cette partition, sans mention de FLAMAND. Pour compléter ces infos, Camille VDB a obtenu un 1er prix de solfège au Conservatoire de Lille en 1881, puis un 1er prix de piano en 1882 et un 1er prix d'orgue en 1883. Ce qui le fait naître dans les années 1860, mais je n'ai, pas encore, trouvé le lieu.
      Cordialement
      CD

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  2. La tradition de la serviette tendue au dessus de la personne honorée ne trouve pas son origine dans le rite catholique mais dans la tradition hébraïque, sous le nom de houppa.

    Une houppa est un dais traditionnellement utilisé lors de la cérémonie juive du mariage. Elle se constitue d'un drap, d'une étoffe, parfois d'un châle de prière, étendu ou soutenu par quatre piliers.

    Le mot houppa apparaît dans la Bible, dans Joël (2:16) et les Psaumes (19:6). Elle représente un foyer juif symbolisé par le voile et les quatre coins. La houppa est ouverte aux quatre coins, comme la tente d’Abraham, en signe d’hospitalité. Ainsi, la houppa est un symbole d’hospitalité envers tous les prochains.

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