samedi 25 juillet 2015

Julien Tiersot et Laurent Grillet



Deux précurseurs de passage à Lille

source Gallica


Julien Tiersot, ethnomusicologue


Le 15 décembre 1901, à l'invitation de la Société des Concerts du Conservatoire, Julien Tiersot donne une conférence/concert sur "la chanson populaire en France avec le concours d'Eléonore Blanc et d'un chœur de douze demoiselles du cours de chant du Conservatoire de Lille. Toute fois, malgré la prise en compte progressive du patrimoine régional par les élites culturelles, ce genre d'initiative est sans doute prématuré. Le public ne répond pas à l'appel des organisateurs, et c'est devant une salle bien peu garnie que Julien Tiersot déclama lui-même Le Pauvre Laboureur et dirige sa Légende Symphonique Sire Halewyn, écrite d'après un chant populaire flamand."
source : La symphonie dans la cité, Lille au XIXe siècle, Guy Gosselin, p. 288










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Laurent GRILLET, vielleux de la Société des instruments anciens

En mars 1896, la société des Concerts des Ecoles Libres organise, dans la salle de la Société Industrielle de Lille, un concert peu ordinaire par les quatre artistes de cette Société crée l'année précédente :  Jules Delsart sur la viole de gamme, Louis Van Waefelghem sur la viole d'amour, Louis Diemer au clavecin et Laurent Grillet à la vielle à roue.
Un article de Jean François Chassaing, paru dans Trad Magazine en 2003 (n°90), nous présente Laurent Grillet, musicien au carrefour de la musique savante et de la musique populaire.


vendredi 10 juillet 2015

Chansons roubaisiennes

collection Médiathèque de Roubaix


La médiathèque de Roubaix a mis en ligne 320 chansons populaires éditées sous forme de feuilles volantes


c'est ici

et plus de 180 documents sonores dont des 78 tours de Jules Watteeuw


Jules Watteeuw par Alfred Desplanques
collection personnelle


c'est ici 

les autres collections en ligne sont ici

lundi 6 juillet 2015

André d'Ivry, chansonnier, poète (1890-1965)

André d'Ivry par Léopold Simons
collection personnelle

Depuis longtemps je conserve dans ma collection quelques petits formats de ce chansonnier, édités à Béthune vers 1920, sans être parvenu à l'identifier. Récemment j'ai pu me procurer un exemplaire de l'autobiographie qu'il a publiée en 1951, Toute ma vie en chanson, 1.000 exemplaires, hors commerce, réservés aux amis de l'auteur.
Grace à cet ouvrage j'ai pu enfin identifier ce personnage hors du commun. Pourtant  il n'y dévoile pas son identité véritable, mais il lâche ici et là une information qui en la recoupant avec une autre, puis avec une troisième, m'ont permis de dévoiler le mystère.



Descendant d'une famille originaire de la Corrèze, précisément du hameau de Taphalechat, commune de Saint Sulpice des Bois, sur le plateau des Millevaches, André Alexis Girond est né à Ivry sur Seine le 28 octobre 1890, dans le quartier du port. Son père, Louis Alexis, est maréchal-ferrant aux entrepôts d'Ivry, c'est aussi un militant de gauche. Socialiste, syndicaliste, libre penseur et, précise son fils, franc-maçon*. Il a deux frères, André et Louis et deux sœurs, Gabrielle et Simone. Il fait le désespoir de son père qui espérait en faire un ouvrier modèle.
Très attiré par les poètes qu'il découvre dans la bibliothèque paternelle, surtout par les œuvres de Monthéus, il écrit des poèmes et des chansons qu'il interprète à la Société lyrique d'amateur, la Fauvette Ivryenne. Lassé d'un travail harassant, il quitte l'usine où il est pilonnier (il assiste les forgerons au marteau-pilon) pour partir à l'aventure. Direction Paris, les cafés concerts, il débute au Concert Brunin, puis chante au Divan Japonais et même chez le Bruyant Alexandre, un imitateur d'Aristide Bruant. Il est apprécié et trouve de nombreux contrats dans ces établissements très nombreux à cette époque. Un contrat plus important l'entraîne par chez nous, à Valenciennes, mais quelques jours après son arrivée le café chantant est fermé par décision de justice. Il se retrouve à la rue et sans le sou et se fait recruter pour la Légion étrangère. On est en 1908. Il y passe cinq années qui le marquent profondément. A son retour il rentre à Paris et va se présenter à la Muse Rouge où il rencontre Monthéus. Il a un bon emploi et en 1914 il se marie avec Marguerite Minart, enceinte de trois mois. Quelques mois plus tard il est dénoncé à son employeur comme révolutionnaire, forcé à démissionner, et ne pouvant pas trouver d'autre travail à Paris, il décide de rejoindre la famille de son épouse, née à Lens. Il se fait embaucher à la mine de Bruay, comme remblayeur au puits n°5 bis.
Après quelques mois à la mine il trouve, grâce à un beau frère caporal des pompiers, un petit café dont le fond est à vendre, rue Sadi-Carnot. Avant d'emménager, il organise chez son beau frère, aussi cabaretier et mineur, une soirée chantante avec trois ou quatre amateurs de la ville. Ils sont surveillés par le brigadier de police Floctel, qui note tout ce qu'il interprète.
Quelques temps plus tard il répond à une annonce parue dans le Petit Béthunois "recherche un jeune homme, 25 ans environ, bonne instruction, pour être employé au Tribunal civil de Béthune".
Je lui laisse la parole :

Je me présente et suis agréé quoiqu'âgé de 24 ans seulement. Mais au lieu de travailler au greffe, je suis affecté au premier cabinet, à la disposition de M. Riccardi, juge d'instruction.
Me voici donc en même temps secrétaire d'instruction et cabaretier […] Un matin, j'ouvre le courrier puisque cela était dans mes attributions : quelle tuile !!! quelle tuile me tomba sur le crâne !!!. Une demande d'enquête était adressée au parquet contre M. X. (moi-même) pour propagande anarchiste, par la chanson.
Le juge d'instruction était chargé d'éclaircir cette affaire par le Procureur de la République. C'était donc grave… très grave. C'était le résultat de la goguette organisée par moi et donnée chez mon beau-frère, quelques jours auparavant.
Me voici donc en fait, chargé de faire une enquête sur moi-même, c'est à dire contre un anarchiste certainement dangereux. Quand M. Riccardi arriva au bureau, je le mis naturellement au courant de cette affaire… baroque. Je n'eus aucun mal à lui démontrer que personne n'était moins anarchiste que moi. Ancien militaire, engagé, marié et bientôt père. Membre du Parti socialiste depuis sa fondation. Je lui fis lire les œuvres interprétées le soir de la goguette en question, et cet homme qui avait le courage de ses opinions me pria de l'accompagner à la sous-préfecture où il demanda une audience immédiate à M. Bonnefoy-Sibour, alors sous-préfet. Il lui conta mon histoire de soirée chantante et l'enquête qui devait s'ensuivre. Cette "salade" se termina à la grande confusion de brigadier Floctel, qui ne savait certainement ce que pouvait être un anarchiste, mais connaissait beaucoup de curés de la ville.

Arrive la déclaration de guerre, il est incorporé au 1er régiment de zouaves, il participe aux combats de Bapaume, blessé grièvement le 26 juin 1915 près d'Arras il est transporté à Valognes (Manche) puis à Rennes où il est, mal, opéré à la main gauche qui restera atrophiée. Convalescence à Béthune, puis il est affecté aux services auxiliaires. Après son retour à Béthune il fonde la société d'artistes amateurs la Fauvette Béthunoise.

Suzy et André en 1935
collection personnelle

La suite de sa biographie est assez imprécise, on apprend qu'il est un temps, dans les années 1930, prestidigitateur dans un théâtre forain, Le Magic Hall Salon Pietro, qu'il obtient, en 1936, le premier prix au concours du Syndicat International des Artistes Prestidigitateurs. La suite est fragmentaire, il omet par exemple de mentionner son second mariage en 1942 avec Suzy Vernay, née en 1908. Il décède à Epinay sur Orge (Essonne) le 1er avril 1965, il est alors domicilié à Paris, 25 rue Béranger.



Collection personnelle

Son fils né à Béthune en 1914, prénommé André comme son père, chansonnier sous le pseudonyme André Flandres, écrit des chansons populaires mises en musique par le compositeur René de Buxeuil. Il meurt à Paris le 3 octobre 1979.

Christian Declerck

* il était grand maître de l'ordre de Saint Sauveur de Mont Réal

Son livre donne les textes (complets ou un extrait) de plus de 130 poèmes et chansons, sans musique. Ci-dessous les petits formats que je possède ; certains contiennent une musique, composée par André d'Ivry ou par Pierre Monté.





Collection personnelle





mercredi 24 juin 2015

Emile Duhem, chansonnier "parisien" 1843-1918

La bibliothèque Nationale conserve plusieurs chansons en patois de Lille de ce chansonnier.

Emile Duhem
source : Gallica
Emile Joseph Duhem est né à Wattignies le 5 mars 1843, fils de Michel, boulanger, né à Wez-Velvain (Belgique) et Joséphine Montaigne née à Wattignies. Il débute à Lille au Concert du XIXe siècle, il a vingt ans. Son talent, qui y est estimé et des plus goûtés, le fait rester quatre ans dans le même établissement. "Parlez à un Lillois de Duhem, et vous verrez quelles litanies de louanges il vous débitera. C'est que l'artiste n'est pas un de ces chanteurs, errant de province en province et de ville en ville, se souciant peu de l'approbation ou du désaveu de son public ; Duhem est un artiste consciencieux avant tout. Son dévoir est de satisfaire ceux qui viennent l'écouter ; son amour-propre de chanteur lui fait toujours chercher le mieux. Et il sait contenter à la fois le public et lui-même". On ne sait rien de plus de ses activités lilloise que ces quelques chansons de Carnaval. 
Il quitte alors Lille pour Strasbourg, où il obtient le même succès. Il parcourt ainsi la Suisse, Lyon, Rouen et nos principales villes de France. Il se produit aussi à l'Alcazar de Bruxelles. Ensuite à Paris, en 1869, il va trouver M. Lorge qui lui signe un engagement le 16 mai 1869, pour l'Eldorado.
Il meurt à Aulnay-sous-Bois le 26 avril 1918, dans la villa Chansonia qu'il avait rachetée à Ernest Pacra en 1883.

source : Etat civil et La Chanson Illustrée





Le mariage : chanson nouvelle en patois de Lille, chantée par la Société des Bons (dit des Vas-y-voir), située rue Saint-Sauveur, au Vert-Galant / [signé : Duhem]

Vive Lille ! !... revue humoristique : à mes amis A. Briffaut et E. Lépine / paroles de É. Duhem et L. Broutin ; musique de Emile Duhem



Mais il est surtout connu pour son importante production de plus de 1.500 chansons de café-concert recensées par la BNF

un exemple, au hasard…





samedi 23 mai 2015

On a retrouvé l’épinette de Mr Desmet…


 Mr Desmet en 1970 avec ses deux épinettes
photo originale de Nord Eclair, collection particulière


Mai 1997 : le Centre Socio Educatif d’Hazebrouck, sous la direction de Patrice Heuguebart organise une exposition sur le thème de l’épinette du Nord dans le cadre de son festival « Folk en Mai ». Patrice charge votre serviteur de l’organisation de l’expo, et décide d’éditer à cette occasion un catalogue qui soit une synthèse des travaux des recherches menées depuis une vingtaine d’années par l’association « Traces », fondée en 1984. Le fameux « livre sur l’épinette du Nord » dont on parlait depuis un moment allait enfin voir le jour.
Patrice confie à Patrick DELAVAL la coordination de ce travail collectif dans lequel on retrouve la somme de tout ce que nous avions découvert à l’époque sur l’épinette dans le Nord Pas-de- Calais : documents, photos, instruments anciens, musiciens retrouvés encore en activité, articles de journaux parus dans la presse régionale sur le sujet, etc. On y retrouve en bonne place le considérable travail iconographique mené par Patrick Delaval, avec ses planches dessinées reproduisant les instruments et leurs principales caractéristiques.
Ce catalogue est devenu une véritable bible, un ouvrage de référence sur cet instrument, l’épinette du Nord, témoignage d’une pratique musicale populaire vivante du début du XXe siècle jusqu’aux années 70, et dont le souvenir aurait bien failli disparaître des mémoires sans le travail de recherche de quelques passionnés des musiques traditionnelles du Nord de la France. On peut le dire, avant nos recherches et nos découvertes, l’épinette du Nord n’existait pas (ou plus…)

Le 30 Avril 1997 a lieu de vernissage de l’expo au CSE où l’on peut admirer les instruments rassemblés par quelques collectionneurs passionnés. On y trouve également, prêté par le musée des Beaux arts de Dunkerque, le plus ancien instrument retrouvé grâce à la perspicacité de Christian Declerck (le grand Hommel du musée de Dunkerque date probablement du XVIIIe siècle.)
Et grâce à l’énergie déployée par Patrice Heuguebart, le livre de l’épinette du Nord est livré à temps pour l’expo. Bref, un vrai bonheur pour les passionnés que nous sommes !


Mai 2015 : je reçois un mail de Jean-Luc Matte qui me signale une annonce sur le site Le Boncoin pour une épinette localisée à Tourcoing. Ca tombe bien, étant en vacances et absent du Nord, elle avait échappé à ma vigilance. A la vue de la photo publiée avec l’annonce ( une belle double caisse d’un modèle inconnu), je me précipite sur mon iphone pour contacter le vendeur et lui signifier mon intérêt. Jean Luc me renvoie un mail en disant que l’annonce est reparue une seconde fois, et s’étonne que je n’aie pas fait affaire. Je recontacte le vendeur et me rend compte que suite à une mauvaise manœuvre, il n’a pas reçu mes deux premiers mails ! Plutôt ballot.
Cette fois c’est bon, il ou plutôt elle me recontacte : il s’agit d’une épinette qu’elle tient de famille, mais ne sait pas m’en dire grand chose. Je prends rendez-vous dès mon retour et elle me demande de bien vouloir la renseigner sur cet instrument qu’elle méconnait. Lors de notre rencontre, à Tourcoing, Mme L. , avec sa sœur également présente, m’explique que l’instrument appartenait à son grand père, Ernest Desmet, ou à son arrière grand-père, Florent De Smet (le patronyme s’écrivait en deux mots à l’origine), qui habitait Roncq. Je demande si elles ont des photos de leurs aïeux, avec ou sans épinette, les deux sœurs me promettent de chercher. L’instrument est une belle double caisse, différente des Coupleux dont elle ne constitue pas une copie (proportions, forme de la tête, etc.) elle possède 8 cordes, (4 chanterelles , 4 bourdons), le fameux demi-ton supplémentaire à la septième case, une belle fabrication. Je fais affaire, mais un détail me chiffone : l’instrument est en contreplaqué, ce qui ne colle pas avec l’âge supposé ; l'aînée des deux sœurs étant née en 1954, et la plus jeune en 1966, si on compte 2 générations (ou 3 …) au dessus, on arrive au début du XXe siècle. Or la généralisation du contreplaqué (inventé fin XIXe) se situe plutôt entre les deux guerres.




l'épinette faite par M. Desmet en 1968
collection et photos J.-J. Révillion


Je commence à leur raconter ce que je sais sur l’épinette, en feuilletant le livre de l’épinette du Nord, montrant différents modèles, et je tombe sur la page 103, qui reproduit un article du journal Nord Eclair daté du 2 octobre 1970, avec la photo d’un Mr de Roncq jouant de son épinette .


Nord Eclair 2 octobre 1970
article signé Hubert LEDOUX † 2022



« Tenez , dis-je , regardez, l’instrument qu’il joue ressemble à celui que vous me proposez ». Réaction immédiate et étonnée des deux sœurs : « Mais c’est notre grand père, sur la photo ! »
A la lecture de l’article de Nord Eclair, tout s’explique, Ernest DESMET a acheté, lors de son évacuation en 1916 à Mère les Alost en Belgique, pour 1,25 centime une épinette dont il a joué toute sa vie.

la première épinette de M. Desmet
collection particulière, photo X

En 1968, lors de son départ en retraite, il s’est construit un deuxième instrument, dont la description dans l’article correspond tout à fait à l’instrument dont j’ai fait l’acquisition. D’où l’emploi du contre-plaqué, qui correspond avec la période de construction tardive de l’instrument. Les deux sœurs avaient entendu parler de cet article sur leur grand-père, dont il était très fier.
Je suis rentré chez moi tout ému de ma découverte, et tout content d’avoir retrouvé un instrument dont nous n’avions qu’une photo et une description dans un article de presse paru il y a 45 ans !
Et avec plein de questions en tête : qu’était devenue l’épinette achetée en 1916, de quel modèle s’agissait il ? Quelle était la pratique musicale de Ernest DESMET, dans quel cadre l’exerçait il ? Quel était son métier, l’unique instrument de sa fabrication témoignant d’une indéniable maîtrise du travail du bois ? Quand était-il né, et décédé ?
Les deux sœurs m’avaient demandé de leur transmettre une copie de l’article concernant leur grand-père, ce que je m’empressais de faire, et elles ont eu la gentillesse d’enquêter dans la famille sur les questions que je leur posais. Elles m’ont depuis transmis des réponses qui permettent de compléter le puzzle :
- Ernest DESMET est né à Roncq en 1902*, et décédé en 1994. Il avait donc 14 ans quand il a fait l’acquisition de sa première épinette en 1916.
- Sa première épinette existe toujours, elle est conservée dans la famille, en Bourgogne. Elles m’en ont même fourni une photo. C’est une simple caisse, mais d’un modèle inconnu de moi. En tous cas, il ne s’en est pas servi comme modèle pour construire celle de 1968, qui évoque plutôt les Coupleux double caisse.
- Il était sabotier à l’origine, mais a dû faire d’autres métiers suite à la crise des années 30. Il est vrai que le sabot de bois a été abandonné dans le nord de la France plus rapidement que dans d’autres régions, au profit de la galoche à semelle de bois et dessus en cuir. Mais cela explique la dextérité de Mr Desmet dans le travail du bois (la tête notamment, en prunier sculpté, est particulièrement esthétique).

M. Desmet, musicien à l'Harmonie de Roncq

- Ernest DESMET, qui jouait également du cor à l’harmonie réservait l’usage de son épinette aux réunions de famille. Les deux sœurs n’ont pas souvenir de son répertoire, mais on en a quelques indications dans l’article de Nord Eclair : du répertoire à la mode de son temps : Frou-Frou, les Ponts de Paris, Etoile des neiges, etc.
Les deux sœurs ont tenu promesse et m'ont envoyé des photos d'Ernest. Sur l'une il est en tenue de musicien d'harmonie. Et puis elles ont retrouvé l'original de la photo de Nord Eclair, avec un plan plus large, non coupé. Et là, surprise, on y découvre au premier plan la première épinette d'Ernest, celle qu'il a acheté à l'âge de 14 ans lors de son évacuation en Belgique en 1916
Bref, une rencontre et une découverte qui donnent envie de continuer le travail de recherche ; il y a encore de la matière et de belles surprises nous attendent encore.
Jean Jacques REVILLION

Mai 2015

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* Son père, Florent Joseph Desmet, peigneur de lin, est né à Audenarde/Oudenaarde en 1876, son épouse, Clémence Deblauwe, est née à Halluin en 1879, ils se marient à Roncq en 1900. Le père de Clémence, Frédéric, est né à Bekegem, près d'Ostende, en 1849, sa mère, Marie Vancoppernolle, cabaretière, est née à d'Halluin. C. D.

mercredi 1 avril 2015

Une conférence qui dérape


Damien Top, musicologue et ténor, l'annonçait déjà dans l'article de la Voix du Nord qui présentait sa conférence "la vie musicale à Wormhout au XIXe siècle" le 22 juin 2012 "l'atmosphère musicale […] y était bien différente de celle des musiques traditionnelles et du folklore artificiellement réinventé au milieu du XIXe siècle"
Je savais déjà qu'il  défendait une position selon laquelle Edmond de Coussemaker n'appréciait pas la musique folklorique, il l'avait démontrée dans sa conférence de Bailleul, que vous pouvez obtenir sur cette page. J'étais prévenu, mais Damien Top alla largement au delà ce soir là et en rentrant  j'ai tout de suite écrit une réponse que j'ai envoyée à l'organisateur de la conférence, le Comité Flamand de France, pour lui demander de la publier dans son bulletin, avec une éventuelle réponse de Damien Top.
Ce texte a été diffusé aux membres du Conseil d'Administration du Comité Flamand, en attendant une réponse.
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La réponse n'étant jamais venue, je mets ce texte à la disposition de tous
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Répondant au souhait de Damien Top qui a constaté, au cours de sa conférence donnée à Wormhout sur l'analyse du fonds des partitions de la famille Blanckaert, n'avoir pas trouvé de traces de chants ou de musique populaire dans ce répertoire d'une famille bourgeoise, et son souhait d'entreprendre des recherches sur le bien-fondé du principe de la spontanéité de la création de la musique populaire qu'a voulu démontrer Edmond de Coussemaker, je souhaite ici commenter ses propos en apportant quelques élements critiques personnels et d’autres provenant de travaux de chercheurs qui ont publié des résultats d'investigations scientifiques en ce domaine passionnant
Cette dernière conférence s’est déroulée parfaitement. A partir de quelques partitions provenant d’un fond fragmentaire d’une famille wormhoutoise du XIXe siècle, il a laissé entrevoir l’environnement musical de la bourgeoisie de l’époque. Quand, à dix minutes de la fin, il nous présente une partition d’Alfred R…, qu’il idendifie comme étant Alfred Roland, le chef d’un chœur de 40 montagnards béarnais, célèbre chorale de Bagnères de Bigorre, qui a sillonné la France et l’Europe au milieu du XIXe siècle.
quadrille d'Alphonse Leduc, collection personnelle
Et là, Damien Top digresse, après avoir affirmé que : “les montagnards portaient un costume (béret bleu, blouse serrée à la ceinture, pantalon blanc) qui sera à l’origine du costume traditionnel basque, [mais où a-t-il trouvé cela ?] qu’ils chantent un répertoire pyrénéen fabriqué de toute pièce”, il en déduit là l’origine de l’invention du folklore. Il aurait pu s’arrêter là, mais il poursuit en s’attaquant à Edmond de Coussemaker et à l’influence des frères Grimm qui est à l’origine de son collectage de chansons en Flandre Française, puis il enchaîne : “On vit actuellement sur ces théories du peuple qui crée spontanément sa musique et qui la transmet intacte de génération en génération, ce sont des théories qui ont été un petit peu contestée à la fin du XIXe siècle par Meyer, un autre penseur allemand et sa théorie de la réception, lui considérait en fait que le peuple reçoit les œuvres de compositeurs savants ou des œuvres déjà écrites, qu’il les transforme un peu à sa façon et les véhicule de cette manière. Il y a donc un nouveau regard à porter sur toute la tradition folkloriste telle qu’on l’entend dans les différents festivals aujourd’hui. Un travail d’examen un peu scientifique à faire là dessus. Le président du CFF va presque s’aveugler sur certaines chansons qu’il va collecter, parce qu’il veut à tout prix prouver que les poètes naturels sont des poètes sans le savoir, que leurs mélodies étaient le résultat d’inspiration spontanée ainsi qu’il l’écrit dans la préface de son recueil. Mais de nombreux airs qu’il a collectés sont finalement devenus populaires par adoption et on peut, dans certains cas, retrouver un compositeur qui est à l’origine de cet air qui a été transformé et adapté avec des textes différents, en flamand par exemple. Donc qui ont une origine identifiable pour certains parfois. Ça peut être une antienne grégorienne ou aussi un auteur patenté. Ainsi sous les paroles flamandes, le fredon “Ton humeur bonne Catherine”, c’est tout simplement un air de Déon qui écrit ça en 1712, on trouve aussi “Een fraeye man”, c’est une contredanse parisienne “Marie trempe ton pain” qui date du tout début XIXe. Cette idéologie qui est issue [d’un mouvement] allemand, qui voulait faire la distinction entre la nature, la culture, un art populaire et un art savant, tout appelle une réévaluation de toutes ces collectes.” Et il termine en disant : “J’aurais bien aimé trouver quelques collectages en flamand dans tout ce fond de partitions.”
Tout ceci appelle plusieurs remarques :
- Alfred Roland n’a jamais présenté sa chorale comme étant un chœur pyrénéen traditionnel, il était de notoriété publique qu’il composait lui-même tous les chants. A. Roland est issu du mouvement orphéoniste impulsé par le parisien Guillaume Louis Bocquillon (alias Wilhem) dans les années 1830. Et si les chants d’A. Roland ont été adoptés ensuite par les Bigourdans, cela n’en fait pas pour autant des chants traditionnels. Est-ce que le Petit Quinquin est une chanson traditionnelle ? non, c’est surtout une chanson populaire.
- l’invention du folklore : oui, il y a des folklores qui ont été inventés de toutes pièces, voir le livre de Eric Hobsbawm, Terence Ranger, l’Invention de la tradition, mais, peut-on généraliser pour autant  et affirmer que tout a été inventé ?
le peuple ne crée pas spontanément : je suis d’accord avec Damien Top le peuple ne crée pas, de même que la bourgeoisie ou toute autre communauté, c’est bien un individu qui crée, qui est à l’origine. Patrice Coirault l’a très bien démontré dans son livre : Recherches sur notre ancienne chanson populaire traditionnelle, à propos de la formule “le peuple ne crée pas” en 1933. Yvon Guilcher trace les grands traits de cette théorie dépassée dans une émission diffusée sur France Culture en 1990 : “On la trouve dans Gaston Paris, Joseph Bédier, Anatole Loquin, qui affirment qu’il n’y a pas de culture populaire, il n’y a que la culture savante dégradée en se popularisant, tout ce qu’on trouve n’est que le reflet de la société dominante. La résurgence de ces théories [dans les années 1990] vient des enseignements d’universitaires peu familiers des enquêtes de terrain.” Une autre théorie, diffusée par Davenson, “postule que de tout temps il y a eu un va et vient entre l’élite et le peuple, pourquoi pas ?, mais comment concrètement ? Quand on parle des milieux traditionnels, il ne faut jamais oublier qu’ils sont plusieurs, ils sont très différents, les problématiques de la Basse Bretagne ne sont pas du tout celles de la Provence, c’est même le contraire. Il faut d’abord les décrire, pour les expliquer il faut les comprendre, il faut observer. On a affaire à des universitaires qui raisonnent. Ce qui leur paraît logique est asséné comme étant vrai. Le va et vient entre l’élite et le peuple ? : Davenson établit bien le "va" pas le "vient", il montre tout ce que le peuple a emprunté à l’élite pas l’inverse. De plus tout ce qui chez Davenson est connaissance et description vient de Patrice Coirault [en oubliant souvent de le citer] Tout ce qui est de Davenson est spéculation gratuite. On ne peut pas parler de chanson folklorique si on n’a pas rencontré de chanteurs traditionnels, si on n’a pas fait d’enquête.
les erreurs de Charles Edmond de Coussemaker : comme l’écrit Conrad Laforte, dans Poétique de la chanson traditionnelle française, 1976 : “le fait de trouver quelques chansons littéraires dans un recueil n’infère pas qu’il soit complètement littéraire […] ces erreurs involontaires peuvent contribuer à discréditer le folkore auprès de certains lettrés disposés à généraliser, mais pour nous [ces erreurs] nous rassurent puisqu’elles ne dépassent pas le dixième des chansons recueillies malgré les fumisteries intentionnelles.”
- quant à l’absence de partition folklorique ou de collectage dans le fond Blanckaert, elle ne m’étonne pas, c’est le contraire qui m’aurait surpris. Pensez-vous qu’un bourgeois mélomane du XIXe va s’intéresser à ce que chante sa cuisinière ou son jardinier ? n’est pas de Coussemaker qui veut.
En résumé, partir d’une observation, ajouter quelques erreurs d’un collecteur et en tirer une théorie générale sur la chanson traditionnelle, voire l’étendre à toute la pratique des musiques folk actuelles, me semble quelque peu exagéré. Certes le débat n'est pas nouveau, mais s'il avait le grand intérêt de nous obliger à mieux connaître la situation réelle de la musique en Flandre, nous y gagnerions tous. Le Comité flamand aurait joué son rôle de société que depuis le XIXe siècle on appelle "savante", c'est-à-dire de personnes dont le but est d'apporter de l'information nouvelle et fiable afin d'éviter les jugements à l'emporte-pièce et même parfois les exploitations fallacieuses.
Christian Declerck
merci à Jean-Pierre et Michel pour leurs conseils avisés
et à Patrice pour ses encouragements
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et les Montagnards sont toujours là !