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samedi 7 mars 2015

A propos des épinettes Coupleux, quelques repères chronologiques

Début 2004, le petit monde des chercheurs-collecteurs-collectionneurs en épinettes du Nord est en ébullition : L’un d’entre nous(1) est contacté par Olivier Carpentier, descendant des frères COUPLEUX, étudiant en histoire, et auteur d’une thèse sur la saga industrielle de la famille.



Le centre d’Histoire Locale de Tourcoing organisait en effet une exposition « l’aventure industrielle des frères Coupleux » du 10 avril au 26 Juillet 2004 dont il était le commissaire, et il souhaitait disposer d’épinettes Coupleux pour cette exposition. La sortie d’un bouquin faisant le point sur les recherches historiques d'Olivier Carpentier était également prévue.
Nous imaginions pouvoir disposer enfin d’archives de première main sur ces fameuses épinettes COUPLEUX, leur période de fabrication, les volumes de production, les réseaux de revendeurs éventuels, leur lieu exact de fabrication(2). Nous disposions jusque là de peu d’éléments précis, à part leur relative fréquence dans nos découvertes, l’existence de trois modèles différents(3), et enfin l’existence d’une marque visible sur la plupart d’entre elles, sous forme de décalcomanie « Coupleux Frères à Tourcoing » ou encore la marque « tonnerr ». Dernière chose, des encarts publicitaires fréquents dans la presse musicale locale (notamment la Gazette Musicale du Nord) témoignaient d’un certain sens commercial de la maison Coupleux qui tranchait avec l’aspect artisanal de la production habituelle des épinettes du Nord.

deux versions du titre de la revue
Collection personnelle

Le contact établi à l’époque avec Olivier Carpentier, par téléphone, puis lors d’un entretien à mon domicile allait rapidement tempérer notre enthousiasme. Il était en effet à la recherche d’ « experts en épinettes » et nous avait contacté car le livre de l’épinette du Nord avait été sa principale source concernant cette petite partie de la production de l’entreprise familiale.
A partir du modeste atelier d’horlogerie créé en 1865 par le fondateur Pierre Coupleux, ses 3 fils allaient à partir de 1900 surtout se faire connaître comme fabricants de boîte à musique, de phonographes et de cinématographes. Ils allaient obtenir le monopole pour l’importation du piano mécanique Pianola, et créer après la première guerre mondiale la seule usine de fabrication de piano et orgue au nord de Paris. L’un des frères (Eloi, l’inventeur) allait même créer le « premier orgue électronique de l’histoire ». 
La firme aura connu une grande prospérité jusqu’à 1935 puis connaîtra la faillite avec la grande crise économique de l’époque, ce qui sera vécu comme un traumatisme et une véritable opprobre par la famille. Le magasin Coupleux à Lille, situé rue Esquermoise, continuera à vivoter comme magasin de musique jusqu’en 1997, la maison mère à Tourcoing ayant disparu depuis belle lurette. Toutes les archives de l’entreprise seront dispersée et brûlées lors de la liquidation de ce dernier magasin Coupleux en 1998, un an ou deux avant que Olivier Carpentier ne commence ses recherches sur l’histoire familiale.


Et l’épinette dans tout ça ?

Les recherches du petit-fils d’un des frères Coupleux allaient par conséquent surtout porter sur les témoignages, souvenirs et archives conservées par la famille. Et il faut bien reconnaître que notre petite cithare à touche y apparaît plutôt de façon anecdotique. La meilleure preuve étant que les principaux éléments que l’on trouve sur l’épinette dans le livre de Olivier Carpentier sont tirés de nos propres recherches, et trouvées dans le livre sur l'épinette du nord. Mais les recherches d'Olivier Carpentier ont cependant permis d’établir des informations inédites, et des éléments chronologiques tout à fait interessants : 
- 1865 : création d’un atelier d’horlogerie et de réparation par Pierre Coupleux. D’après Olivier Carpentier, c’est sans doute lui qui a débuté la fabrication d’épinettes à partir de 1895.
- 1900 : décès de Pierre Coupleux qui laisse ses trois fils ainés, agés d’une vingtaine d’années, seuls maitres à bord.
- Les épinettes étaient bel et bien fabriquées à Tourcoing, Olivier Carpentier est formel là dessus. L’atelier était situé rue de la Tossée à Tourcoing, et disposait d’une force motrice à vapeur(4). Il existe une photographie de l’atelier reproduite dans son livre, on y voit des machines à bois (mais pas d’épinettes).
- Un catalogue daté de 1908 représente sur une page(5) deux modèles d’épinettes connus (simple et double caisse), et trois modèles complétement inconnus à ce jour. 
- En 1908 est créé le magasin de Lille et voit apparaître la marque « Coupleux à Lille ».
- 1910 : dépôt de la marque « TONNERR » [pour ses phonographes]
- 1935 : fin des activités de fabrication pour cause de faillite. 

 première publicité parue en 1922

Les recherches d'Olivier Carpentier auront ainsi permis de préciser la période de fabrication des épinettes Coupleux (1895-1935), permettant de faire remonter à la fin du XIXe et au début du XXe siècle la vogue et la diffusion de l’épinette dans la région du Nord, alors que l’on avait plutôt tendance à situer cette période entre les deux guerres mondiales. D’autres découvertes (de catalogues de vente par exemple) sont d’ailleurs venus confirmer cette avancée dans le temps de la pratique de l’épinette dans la région du Nord de la France.

Jean Jacques Révillion, chercheur épinettologue.
article paru en 2006 dans la revue Carnets de notes, publiée par Thierry Legros

Notes : 
(1) Patrick Delaval, un des principaux auteurs du livre sur l’épinette du Nord 
(2) L’hypothése d’une provenance Vosgienne possible, en raison de la ressemblance avec les Val d’Ajol avait même été émise dans le livre sur l’épinette du Nord)
(3) Simple caisse, double caisse (avec résonnateur en forme de guitare), et modèle "tonnerr".
(4) Une véritable innovation à l’époque. 
(5) Reproduite ci-dessous.




vendredi 6 février 2015

Epinette, les prémices régionales, 1900-1906

mise à jour le 8 février 2015

Quelques éléments découverts récemment éclairent la pratique régionale de cet instrument que l'on croyait uniquement familiale.


Epinettes et publicités

Tout le long des années 1901 et 1902, la maison Coupleux de Tourcoing fait passer cette publicité dans Le Courrier de Tourcoing pour ses épinettes, qui ne sont pas encore du Nord.



L'épinette Coupleux est l'instrument le plus facile à jouer, en deux leçons sans être musicien on exécute n'importe quel morceau.
L'épinette Coupleux a en plus des autres une tablature spéciale qui la rend des plus simple à apprendre.
L'épinette Coupleux est la plus sonore, avec son accord de basse supplémentaire, elle produit un effet extraordinaire.
Leçons gratuites à tout acheteur / Exiger Coupleux, rue Carnot, Tourcoing sur la bande.



En 1900 la même maison Coupleux avait fait passer cette annonce pour ses mandolines, sans mention des épinettes.

Pour terminer avec Coupleux, j'ai relevé cet publicité parue dans l'Annuaire des artistes en 1903 :
Marchands d'instruments de musique. — Coupleux (Vve et fils), 3 rue Carnot, mandolines allemandes dites épinettes.
Cette publicité nationale, et même internationale puisque cette annuaire concerne les pays voisins, n'a paru qu'une seule année, la référence à l'Allemagne n''était sans doute pas une bonne idée de marketing, dans le contexte de l'époque.
La même année la fabrique A. Fontaine, de Paris, fait aussi paraître une publicité vantant ses épinettes dans cet annuaire.




Les épinettistes de Roubaix

En 1900 est fondée à Roubaix la société Les Joyeux Epinettistes Roubaisiens, dirigée par A. Bruggeman.
Pendant ces années du début XXe, les épinettistes de Roubaix sont très actif. Les Epinettistes Réunis sont convoqués chez Arthur Walès, rue des longues Haies le vendredi 29 avril 1902 pour une répétition générale, où de nouveaux morceaux seront à l'étude pour le prochain festival.
La société des Joyeux Epinettistes Roubaisiens ne s'endort pas sur ses lauriers. Ses membres, ils sont 27, sont convoqués 118 rue Pierre de Roubaix, pour des répétions générales le 13 juillet 1902 et le 14 juillet, la réunion est fixée à 9 heures précises pour le cortège du 14 juillet.
Non seulement les épinettistes jouent à 30, mais en plus ils défilent en cortège… en jouant ?
En août 1902 on relève la participation des Joyeux Epinettistes Roubaisiens au Festival du quartier de La Croix Rouge à Tourcoing
En août 1903 la ville de Croix organise un Festival International de musique. Voici un extrait de l'article paru dans Le journal de Roubaix le 18 août : Le programme de la deuxième journée du festival international organisé à Croix était, comme nous l'avons dit, le même que celui de la première journée. De deux heures à trois heures les sociétés qui devaient participer au cortège se sont rendues aux lieux de réunion qui leur avaient été assignés. […] A quatre heures a eu lieu la revue par la Municipalité et la Commission à la Croix Blanche où s'était fait le rassemblement général : puis les 61 sociétés présentes se sont formées en cortège, dans l'ordre suivant, pour se rendre à la Grand Place […] Les Joyeux Epinettistes Roubaisiens, symphonie, Roubaix […] Après une nouvelle exécution très brillante du morceau d'ensemble, a eu lieu la la dislocation du cortège et les sociétés ont gagné les kiosques des quartiers. Le prix d'éloignement est obtenu par la Fanfare de Rosendael (près de Dunkerque).
1904, même festival à Leers, toujours avec la participation des Joyeux Epinettistes Roubaisiens. En septembre 1904 les Epinettiste Roubaisiens (une autre société ?) participe au festival du quartier du Moulin à Roubaix. Le lendemain la presse mentionne le festival permanent d'Ostende où participent les Joyeux Epinettistes Roubaisiens, sous la direction de M. Bruggeman. A partir de 1905 son directeur est remplacé par V. Hayart. Cette société disparait de l'annuaire des artistes après 1907. V. Hayart pourrait être Victor Oscar Hayart, né à Roubaix en 1879, fils de Louis, tisserand né à Dottignies, et Célina François, née à Braine le Comte.
Ensuite je n'ai plus relevé de mention de ces sociétés symphoniques d'épinettistes. Dernière mention d'épinettes, en 1906, dans le Journal de Roubaix du 20 octobre, parmi les bonnes adresses de Roubaix, un artisan propose : Découpage, épinettes (fournitures générales), à l'Artiste découpeur, 60 rue Pellart.

Christian Declerck

Sources : Le Courrier de Tourcoing, le Journal de Roubaix, l'Egalité de Roubaix-Tourcoing, L'Avenir de Roubaix-Tourcoing et l'Annuaire des Artistes
Les journaux sont en ligne sur le site de la bibliothèque de Roubaix, l'annuaire sur Gallica

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Relevé dans Le Progrès, journal paraissant à Ypres le 20 décembre 1903, au programme de la Société des Anciens Pompiers, à la Soirée Tabagie (!) du 22 décembre 1903. Dans le programme on annonce la présence de M. Marquette et son épinette.



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J'ajoute en complément cet extrait du catalogue de l'exposition "Epinettes des Vosges et d'Europe" organisée par le Foyer Rural de Socourt et la Fédération départementale des Foyers Ruraux des Vosges, paru en 1997. Le texte de Patrick Delaval est un résumé du livre "L'Epinette du Nord", publié par l'association Traces et le Centre Socio-éducatif d'Hazebrouck, catalogue de l'exposition qui a eu lieu du 30 avril au 25 mai de la même année. Il reste quelques exemplaires de ce catalogue disponibles au Centre Socio-Educatif.



mardi 8 décembre 2020

Les épinettes des Vosges

mis en ligne le 17/11/2020

mise à jour le 8/12/2020 : ajout des liens vers les enquête Lemaire/Dutertre



Toutes les épinettes ne sont pas "du Nord", certaines, plus rares, sont originaires des Vosges.

Vient de paraître : L'épinette des Hautes-Vosges, tradition - légendes - anthologies

par Jean-François Dutertre† et Christophe Toussaint



C’est en dépoussiérant des archives datant de 1957, que Jean-François Dutertre a remarqué que les épinettes des Hautes-Vosges n’avaient pas toujours été aussi rudimentaires que ce que le folklore local nous a laissé croire. Ses découvertes méritaient une actualisation des connaissances. Enquêtant à distance, Jean-François a sollicité la collaboration de Christophe Toussaint, facteur d’épinettes vosgien.
Ce dernier s’est pris au jeu et a apporté quelques planches à l’édifice, en présentant la vie et la production des « épinettiers » vosgiens les plus féconds du siècle passé.
Alors qu’une seul étude avait été jusqu’à présent effectuée en Suède, Norvège et Belgique, Christophe Toussaint a apporté sa contribution en modélisant les gammes utilisées sur des instruments à la fois aussi semblables et diversifiés que le sont nos Épinettes des Vosges.

Sommaire

•Préface par Valérie Klein, conservatrice du musée de la lutherie et de l'archèterie, Mirecourt
• L'énigme de l'épinette des Hautes-Vosges, par Jean-François Dutertre
• Anthologie de l'épinette, par Christophe Toussaint
• Biographies de luthiers vosgiens prolifiques au XXe siècle par Christophe Toussaint
    - Henri Poussier 1888-1964
    - Jules Vançon 1895-1979
    - Marcel Gaspard 1907-1982
    - Louis Georgel 1919-2005

à commander chez Gérard Louis éditeur

Louis Georgel, facteur d'épinette : ICI et ICI

Les liens mentionnés dans le texte :
Conférence de Patrick Gassamnn, sur les modes de diffusion du bois de résonance en Europe centrale pendant le 18e siècle

L'enquête de Jean François Dutertre est transférée aux Archives Départementales des Vosges : mais les fichiers ne sont plus consultables en ligne, on y trouve ce commentaire de J.-F. Dutertre : Les originaux de ces enregistrements ont été perdus. Une copie en a été retrouvée sur une bande magnétique en novembre 2015. Mme Gravier a été enregistrée quelques mois avant son décès survenu le 14 novembre 1970. Elle était née le 18 juin 1898. À l'époque de l'enregistrement, elle venait de perdre son mari. En deuil, elle avait décidé de ne plus jouer. Devant notre déconvenue, elle a accepté de nous donner une "leçon d'épinette". Pour compenser l'interdit qu'elle s'imposait, elle nous a permis de copier une bande magnétique dans laquelle elle s'était enregistrée elle-même. Jean-François Dutertre.

l'inventaire est ICI

on y trouve aussi le Fonds Dominique Lemaire 48 photographies de joueurs et luthiers

dont celle de Jules Vançon



vendredi 18 novembre 2016

Mise au point à propos de l’épinette Robert Rongier


Sur une page du site Mémoire du folk en Nord Pas de Calais, Jean-Jacques Révillion consacre un petit article à l’épinette fabriquée par Robert Rongier, celle que j’ai utilisée pour enregistrer l’album Spécial Instrumental ­– L’épinette des Vosges. Il écrit à la fin : « On peut donc en conclure que le disque qui fait référence pour le renouveau de l’épinette en France a été réalisé que ce soit pour l’iconographie que pour le contenu musical avec une épinette du Nord… ». J’apprécie l’humour, mais je ne partage pas cette opinion.

Jean-Jacques Révillion s’appuie sur le fait que l’épinette qui a servi de modèle à Robert Rongier est un modèle Coupleux à double caisse – ce qui est exact, mais nécessite une mise au point. Tout d’abord, à la date de parution de cet album (en 1972), la tradition de l’épinette du Nord est quasiment inconnue. Je sais qu’elle a existé par un témoignage écrit de la grand-mère de Bernadette Mona (lettre du 6 mars 1972 dont un extrait figure à la page 117 de L’Épinette du Nord, Association Traces, Centre socio éducatif, Hazebrouck, 1997), mais je n’ai pas connaissance de sa persistance ni des éléments de cette tradition. En 1971, j’achète à Alain Vian, marchand d’instruments anciens à Paris et expert agréé, une petite épinette munie d’une double caisse qu’il me présente comme une épinette des Vosges. À l’époque, je n’ai pas de raison de mettre en doute son avis – ceci d’autant plus qu’un instrument quasiment identique figure en photo page 13 dans l’ouvrage de Jean Ritchie, The Dulcimer Book. Là-aussi, l’instrument est qualifié d’épinette des Vosges. Aujourd’hui, nous savons grâce aux recherches des membres de l’association Traces que nous sommes en présence d’une erreur d’attribution : il s’agit bien d’un instrument originaire du Nord fabriqué par la maison Coupleux.

épinette Coupleux de la collection de Jean François Dutertre
photo Dominique Lemaire


Ces faits étant établis, il est nécessaire de revenir sur la genèse et la structure de l’épinette de Robert Rongier. Quand on l’observe attentivement, on remarque que, si la double caisse (le résonateur) est bien copiée sur l’épinette Coupleux, la caisse principale en diffère en de nombreux points. La forme de la tête n’est pas la même ; de plus elle est munie de mécaniques de banjo (à la place des mécaniques de mandoline utilisées par les épinettes des Vosges), et non de clés en fer. Elle possède cinq cordes comme la majorité des épinettes des Vosges. Le frettage reprend celui des Vosges, augmenté d’un demi-ton placé à un autre endroit que celui de l’épinette Coupleux. La double caisse de l’épinette Coupleux est plus longue que la caisse principale, ce qui n’est pas le cas de l’épinette Rongier. Enfin, la taille est radicalement différente : l’épinette Coupleux fait au total 65, 5 cm de long, l’épinette Rongier 83 cm.




épinette faite par Robert Rongier
photos Dominique Lemaire


La raison de toutes ces différences réside dans les consignes que j’avais données à Robert Rongier, notamment dans le fait que, pour la caisse principale, il devait prendre modèle sur les grandes épinettes de Gérardmer. J’avais été séduit par la forme élégante de la double caisse de l’épinette Coupleux, et surtout cela me permettait de résoudre le problème délicat de l’équilibre de l’instrument. Avec l’ajout de la double caisse, plus besoin de support, il devenait possible de jouer sur les genoux comme le dulcimer. Mais je lui avais demandé de réaliser l’instrument en agrandissant aux alentours des 7/5 l’épinette Coupleux. Là-aussi, la raison est musicale. Les petites épinettes sont, la plupart du temps, accordées avec les chanterelles donnant un sol à vide, les bourdons majoritairement accordés sol-mi-do. Les mélodies sont donc jouées en tonalité de do majeur. Cette tonalité n’était pas pratique pour le mariage avec d’autres instruments (joués dans le style « folk » de l’époque) ou la voix. Dès le début des premières reconstructions d’épinettes des Vosges dans le « mouvement folk, » nous avions choisi les grands modèles type Gérardmer permettant un accord dans la tonalité passe-partout de sol majeur, augmentée de tous les accords modaux inspirés de ceux du dulcimer. Pour finir, j’avais aussi demandé à Robert Rongier de munir l’épinette d’un large frettage permettant de dédoubler les chanterelles pour réaliser des accords et jouer en arpèges.

Robert Rongier

Pour toutes les raisons que je viens d’énumérer, ma position est de considérer que l’épinette conçue sur ma demande et mes instructions par Robert Rongier est un hybride entre la tradition du Nord et celle des Hautes-Vosges. Ce nouveau modèle connut un succès immédiat. Robert Rongier reçut des commandes de nombreux musiciens et groupes parmi les plus connus à l’époque, comme La Bamboche, Malicorne, Le Grand Rouge, Dominique Maroutian, Emmanuelle Parrenin…

D’autres luthiers reprirent le modèle. Parmi ces derniers Pierre Kerhervé, à qui Michel Colleu demanda une touche chromatique, à la place de l’habituelle touche diatonique, selon le modèle du citera hongrois (une touche diatonique avec au-dessus une touche avec seulement les demi-tons chromatiques). Mais il se trompa en poursuivant les tons diatoniques dans la touche chromatique. Il obtint ainsi un modèle inédit de frettage dont les joueurs exploitèrent aussitôt les nouvelles possibilités qu’il offrait. Finalement un nouveau modèle d’épinette chromatique à double caisse s’est imposé parmi de nombreux luthiers et joueurs (aussi bien des Vosges que du Nord ou de Belgique, par exemple), reprenant les innovations de Robert Rongier et celle de Pierre Kerhervé. C’est ce modèle qu’un luthier comme Christophe Toussaint a nommé « épinette artésienne ». On comprend après avoir lu ce que je viens d’écrire que je ne suis pas d’accord avec cette appellation. Ceci d’autant plus que le dépouillement de l’enquête menée en 1957 par les ATP, enfin rendues possibles, croisé avec ma propre enquête, permet de mettre en lumière l’existence d’une tradition d’épinette chromatique aux alentours de Gérardmer…




épinette chromatique faite par Rémi Dubois
photo Jean François Dutertre, pour son prochain album…

mercredi 2 décembre 2015

Houzet-Lefelle, Armentières

Quelques informations sur les épinettes Houzet

le magasin rue Marle ?
collection personnelle


Anatole Houzet est né à La Chapelle d'Armentières en 1875, fils de Charles Henri, tisseur, et Marie Joseph Parmentier. Engagé volontaire en 1894, il devient soldat musicien 5 mois plus tard. Il est libéré en 1897. En 1900 il obtient le 1er prix de hautbois, et en 1902 le 1er prix d'harmonie, au Conservatoire de Lille. Il épouse Augusta Lefelle en 1903, à Armentières. En octobre 1906 il est nommé, par le préfet, professeur de hautbois à l'école nationale de musique de sa ville.
D'après le témoignage de son fils Michel (1905-1998), le couple ouvre leur magasin de musique à Armentières, rue Marle (actuelle rue Ernest Deceuninck) vers 1907-1908. Ce serait à cette époque qu'ont été fabriquées, par qui ?, les épinettes récupérées 70 ans plus tard. Michel Houzet, né en 1905, était trop jeune pour se souvenir des ventes d'épinettes, par contre il se souvient parfaitement que le magasin n'en vendait plus après la guerre. Après 1920 le magasin déménage 28 rue de Lille, après avoir pris la succession de M. Knorr qui était au n° 34. Anatole décède en 1934, son épouse en 1956.

Christian Declerck

modèle d'épinette Houzet
collection particulière
dessin : Patrick Delaval


deux rescapées du p'tit lot d'épinettes
collection particulière



un entretien avec Michel Houzet enregistré le 15 avril 1987.


dessous de plat publicitaire, imitation de céramique

publicité sur une chemise cartonnée pour partitions
collection personnelle



samedi 27 janvier 2018

Jean Dhondt, fabricant d'épinette





Dans cet instrument, tout est vraiment trop simple : caisse de résonance en contre plaqué, ouïes en cercles, mécaniques de type récent, notes et chiffres tapés à la machine… Désespérant… Oh il y a bien le chevillier ; nous n'en connaissons pas d'autre ayant ce profil. Et puis la fixation des cordes : des pointes situées sous l'instrument…
Patrick Delaval, l'Epinette du Nord, Hazebrouck, 1997, page 46.



dessins de Patrick Delaval



L'exhumation de notes et d'un brouillon d'article, écrits il y a 30 ans en vue d'une publication dans la revue Le Tambourineur (qui cessa de paraître quelques semaines plus tard) me donne l'occasion de faire le point sur ce fabricant/revendeur de Lille.
Jean Henri Dhondt (son patronyme s'écrit D'HONDT pour l'état civil) est né à Moulins-Lille, en 1858, de parents belges : le père est originaire de Stekene, près d'Anvers, et la mère d'Oosterzeele, près de Gand. Jean Dhondt fonde son magasin d'instruments de musique en 1888, situé d'abord 146 rue d'Arras il déménage en 1904, 32 rue Saint Genois près de la gare de Lille. C'est à cette adresse qu'est mentionnée l'activité de fabrique d'épinettes, sur une carte publicitaire avec son portrait en pied. Mais nous ne connaissons pas ces instruments, à quoi ressemblaient-ils ? qui les fabriquaient ? et où ? des questions qui resteront sans réponse, je le crains. Le magasin déménage en 1909 pour le 139-141 rue de Paris. Après guerre la dénomination devient Vercruysse et Dhondt (Cyrille Vercruysse et Oscar Dhondt), plus d'infos sur cette maison ICI.

Carte publicitaire, collection personnelle

En plus de son commerce, Jean Dhondt dirige la fanfare l'Union du Nord de Moulins-Lille et le club cithariste et mandoliniste Les Dantès de Moulins-Lille, comme nous l'indiquent les Annuaires des Artistes des années 1903-1905.
Le couple D'hondt-Van Dorpe a eu 5 enfants, trois ont survécu et sont devenus musiciens :
- Jeanne Mélanie Joséphine (1886-1935) obtient un 1er prix de solfège au Conservatoire de Lille en 1904, elle est référencée dans l'Annuaire des Artistes comme professeur de solfège, de piano, de mandoline et de cithare. Elle épouse Cyrille Vercruysse en 1911. 
- Virginie Julie (1889-?) 1er prix de piano en 1904, enseigne aussi le solfège, le piano, la mandoline et la cithare, elle épouse Alfred Dutilleul en 1914 et quitte sa région pour Paris.
- Oscar Henri (1891-1950) obtient deux 1er prix en 1910 : solfège et trombone, il épouse Julienne Parmentier en 1919 et reprend le commerce de ses parents avec son beau-frère.



extrait de tarif de la maison Vercruysse et Dhondt non daté
collection personnelle



Roger Dauchelle dans son atelier,
source : Nord-Martin du 25/7/1958

Vers 1985, j'ai été en contact avec Roger Dauchelle (1911-1993) ancien employé de la Maison Vercruysse et Dhondt, de 1925 à 1964. Quand il est entré dans ce commerce, il y avait 4 ouvriers dans l'atelier, puis 7 en 1935, qui ne faisaient que des réparations d'instruments de musique, tous sauf le piano. M. Dauchelle se souvient d'avoir monté des épinettes à son arrivée chez Vercruysse. Les instruments arrivaient par caisse de 100, il ne se souvient plus si elles venaient de Paris (Thibouville-Lamy) ou plus probablement des Vosges (Louis Patenotte). Il montait sur l'instrument brut les mécaniques, les frettes, la plaque de zinc et les cordes. Il se souvient que l'instrument était appelé épinette du Nord, qu'elles se vendaient très bien, environ 400 par an, elles étaient achetées par les ouvriers et surtout les mineurs. La fabrication cessa vers 1930, la mode étant passée au violon. Mais il arriva souvent à M. Dauchelle, ainsi qu'à son collègue et successeur, Jean Boerez, d'en réparer, recoller et accorder. La dernière épinette que M. Boerez a vue à l'atelier c'était vers 1975. Toutes ces épinettes ont disparu, il semble qu'une seule ait survécu, voir le plan au début de la page.


1975, c'est de cette époque que date le renouveau de la pratique de l'épinette dans la Région, est-ce une coïncidence ? A peu près à la même époque, j'ai commandé mon épinette à Jan Van De Putte à Courtrai pour en jouer avec Marieke en Bart (Marieke voulait absolument l'appeler vlier). Puis des ateliers de pratique se sont ouverts, des rencontres entre musiciens ; parmi les premiers, j'ai le souvenir de celui de la MJC de Rosendael, à Dunkerque, animé par Jacques Leininger, et de celui de la Maison de Danse à Fives-Lille, animé par Christophe Declercq. C'est le début d'une nouvelle vie pour cet instrument, la suite de cette aventure pourrait faire l'objet d'un autre article, à bon entendeur…

Christian Declerck
Sources : état civil, généalogie C. Cartigny, Annuaire des artistes, Nord-Matin, Annuaire Ravet-Anceau, entretien avec R Dauchelle.

mon épinette Van De Putte


Jacques avec Maryse Sabau, Colette Cappelaere et ?
photos C. Declerck

l'atelier de la Maison de Danse à Fives
Michèle Coupez et ?
photos C. Declerck

samedi 29 août 2026

Les épinettes Révillion

mise en ligne le 21/08/2026 
mise à jour le 29/08/2026 : un complément de J Leininger
 
 On les croisera un jour sur une brocante, elles aussi font désormais partie de l'histoire de l'épinette du Nord
Merci Christophe et Jacques
 

Jean-Jacques Révillion était musicien, chanteur, collectionneur... Il était aussi passionné de lutherie. Durant une conversation au début des années 2000, probablement le jour de la brocante musicale de Cassel Cornemuses, il m’avait invité à venir chez lui voir ses trouvailles de brocante.
C’est au retour d’un déplacement à Douai que l’occasion s’est présentée pour moi (Jean-Jacques habitait dans le Pévèle, entre Lille et Douai). Après avoir repris contact, je suis arrivé chez Jean-Jacques, un soir. Il m’a accueilli, puis m’a vite emmené dans son antre : une pièce de sa maison, remplie d’instruments chinés, à cordes, de bois, de cuivre, des percussions, des vents, parfois en bon état, parfois bien endommagés, réparables ou pas. Mais aussi d’autres objets relatifs à la musique : des livres, bien sûr, et des objets de décoration avec des motifs de musique. 
Puis il m’a montré un lot de planches. Elles séchaient depuis longtemps, attendant d’être découpées. Il m’a expliqué qu’il allait se lancer dans la fabrication d’une petite série d’épinettes, des copies d’épinettes du Cambrésis. Pour qui ? Pour celui qui en fera la demande. Ça m’intéressait, donc il m’en a réservé une. Cette épinette porte une étiquette avec la date :  03/2003. Combien en a-t-il fabriqué ? Je l’ignore.  Elle est inspirée des modèles que l’on trouve dans le livre « l’épinette du Nord » édité par le CSE d’Hazebrouck en 1997 (chapitre IV, pages 77 à 95).
Longueur : 83 cm
Longueur entre sillet et chevalet : 62 cm 
Largeur côté chevalet : 12,5 cm
Largeur côté sillet : 8,5 cm
Épaisseur : 4 cm
3 chanterelles accordées en sol, + 3 bourdons accordées en sol (même hauteur que les chanterelles) - en do - sol (octave inférieure)
Le frettage est à la fois diatonique et chromatique (avec des demi-frettes pour les demi-tons). Les frettes sont positionnées sur une latte collée à la table.  Les cordes sont tenues pas des mécaniques de guitare, à bain d’huile.
23 ans plus tard, l’instrument n’a pas bougé et reste parfaitement jouable.
Christophe Plovier
21/8/2026
 


j'ajoute ce petit article biographique paru en septembre 2005 dans La Voix du Nord


 

Jacques Leininger nous rappelle en commentaire que Jean-Jacques a aussi fabriqué un autre modèle d'épinette du Nord
 
photo J. Leininger

 Jean-Jacques a repris le modèle mis au point par Thierry Doison, au début des 90's. J'en ai vu plusieurs, dont une jouée par Myriam Allard qui animait l'atelier Épinette à La Piposa.
Mais Jean-Jacques a aussi développé un modèle unique
[photo ci-dessus], dans le même esprit que Robert Rongier dans les 70's, à savoir un agrandissement au 7/5 d'une épinette Coupleux à double caisse.
Elle est jouée ici par Pierre Laloyaux, exemplaire personnalisé pour un gaucher.
 

 

 

lundi 7 juillet 2025

Coupleux, fabriquant d'épinettes

mise en ligne le 25/6/2014
mise à jour le 7/7/2025: ajout d'une vidéo
 

Le magasin est fondé par Pierre Coupleux (1844-1900). A son décès il est repris par ses fils Paul (1875-1967), Eloi (1876-1957) et Léon (1878-1065).

collection personnelle

La découverte de cette photo nous apporte quelques informations sur ce magasin situé à Tourcoing. Au verso elle porte le tampon "troupe d'occupation du Maroc occidental" ce qui la situe avant 1914 et sans doute autour de 1908 date de la création de la Société Coupleux Frères, puisque l'intitulé de l'enseigne est encore P. Coupleux. C'est la vitrine du magasin situé 3 rue Carnot à Tourcoing reproduite dans le livre d'Olivier Carpentier : l'Aventure industrielle des frères Coupleux, 1900-1935.



extrait du livre d'Olivier Carpentier

C'est une belle photo bien détaillée, en agrandissant on distingue parfaitement les trois épinettes du Nord présentes dans la vitrine de droite :



et dans celle de gauche on remarque la présence de nombreuses flûtes de différentes tonalités, instrument populaire méconnu.





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Plus d'informations sur la collaboration Eloi Coupleux et Armand Givelet dans cette étude d'Olivier Carpentier, Les instruments de Coupleux et Givelet 1920-1935, une origine française de la musique électronique, distribuée par la Librairie Musicale Aug. Zurfluch, 13 rue du Lycée Lakanal, 92340 Bourg-La-Reine  zurfluch@wanadoo.fr 




Un documentaire, diffusée sur la chaine Histoire en 2009, retrace la saga des frères Coupleux. Il contient un court extrait d'un film montrant Armand Givelet au clavier de son invention l'orgue des ondes
 

 
Un film de François Althabégoïty (2009), avec la participation d'Olivier Carpentier, Pascal Guimet, Sophie-Anne Leterrier, José Barbieux, Solange Casiez, Elisabeth Coupleux et Patrick Desnoulez, avec un bref extrait d'un film Pathé-Journal de 1931, montrant Armand Givelet jouant sur l'orgue sans tuyaux de l'église de Villemomble



film Pathé du 10 décembre 1931