jeudi 27 mai 2021

V. Marceau, les débuts à Lille

Marceau Vershueren en 1909
pastel ? de P. Roelens en 1921
coll. Eric Verchueren


Il est connu sous ce pseudonyme, V. Marceau et certains, mal informés, l'appelle même Victor. Mais son prénom est bien Marceau, né Marceau Georges Verschueren à Liévin en 1902, cité du n°11. Ses parents ont des origines flamandes entre Gand et Anvers. Le père, Alexandre Louis, est né à Lille en 1869, fils naturel de Stéphanie née à Lokeren et sa mère Maria Strobbe est née en 1877 dans un petit village très proche, Sinaai. Ils se sont mariés à Lokeren en 1901, lui est cordonnier, elle est ouvrière de fabrique, ils résident tous les deux à Lokeren. Qu'est-ce qui a poussé Alexandre à quitter son pays pour s'installer à Liévin l'année suivante ? je ne sais pas.

En ce début de siècle l'accordéon est en plein développement, autour de Roubaix, Lille ; de nombreux musiciens apprennent cet instrument populaire qui semble si facile, des orchestres et des harmonies se forment, Charles Verstraete en a fait l'historique dans un superbe livre, très bien documenté où l'on découvre Alexandre jouant sur un superbe Solari posant avec son fils en 1910 (photo). C'est avec ce diatonique allemand, que dès 7 ans et demi, il va accompagner les marionnettes de Louis De Budt, alias Louis Poire Cuite, mais très vite on lui offre un meilleur instrument. On découvre sur ces photos (voir en bas de page) les différents accordéons de Marceau, je remercie Eric Verschueren, petit-fils de Marceau, qui m'a autorisé à diffuser ces rares photos de sa collection familiale. Heureusement Marceau avait l'esprit collectionneur, il a conservé ces documents, les a datés, et certains sont commentés. Comme celui où il pose avec un groupe de musiciens des rues, un épisode totalement inconnu du parcours musical de Marceau. Grace à ses notes on connait leurs noms, et j'ai pu retrouver ces musiciens, dont trois sont membres de la même famille, l'aîné est Henri Lestarquit (né en 1890), il est le frère de Jules déjà étudié ici, à gauche son demi-frère Léon (1907-1979) et sa demi-sœur Martha (1898-1981) Van Neder. Je n'ai pas encore identifié la chanteuse Marthe Delzenne. C'est en 1924 que cesse sa participation au groupe, c'est aussi l'année du mariage de Martha et celle du second mariage d'Henri, ce n'est sans doute pas une coïncidence.

collection Eric Vershueren

Avant de jouer avec ces musiciens de rue, Marceau s'est distingué dans de nombreux concours. En 1914 il obtient une mention spéciale au concours de Denain, on apprend par la presse qu'il est alors domicilié à Fives, il obtient aussi des médailles à Mons et à Iseghem. En 1923 il obtient une "haute distinction" au concours de Liège. Au début des années 1920 il s'équipe d'une basse aux pieds, fabriquée par Solari à Bruxelles, toujours conservée dans la famille.

L'arrêt du groupe de musiciens ambulants le pousse certainement à chercher d'autres moyens de subsistance. Le 28 janvier 1924 il se produit en soliste parmi des attractions au Théâtre des Ambassadeurs (l'ex Palais d'Eté) situé à Lille au milieu du square Dutilleul, près du quai du Wault. L'année 1925 marque ses vrai débuts professionnels, à la Taverne Lilloise (photo), rue de Béthune, avec son orchestre, il y rencontre une jeune dactylo et l'année suivante Marceau épouse Paule Hennebois, née à Lille en 1903, fille d'un employé de la Bibliothèque Universitaire. Elle sera sa parolière sous le pseudonyme de Paule Delyl. En 1927 il continue, toujours dans la rue de Béthune, à la brasserie du Théâtre des Variétés, au n°21. La même année son premier grand prix d'honneur au concours de Wasmes est remarqué par le Grand Echo du Nord, ce qui le fera sans doute entrer dans le monde artistique lillois, car en février 1928 il participe à la revue Perd pas l'Nord, présentée à l'Alhambra, toujours dans la rue de Béthune. il y joue le rôle d'un poilu accordéoniste dans une scène du deuxième acte Les gars du Nord aux tranchées avec, entre autres, Clérouc, le scénariste de la revue et déjà Bertal, le chanteur lillois alors débutant. C'est probablement grâce à sa participation à cette revue qu'il fait la connaissance de Léopold Simons qui a écrit une scène pour le premier acte : Victime du poste à galène, jouée par Line Dariel. Ce sera le début d'une longue amitié entre les deux artistes. Ils se retrouveront sur scène en 1933 pour la pièce de théâtre écrite par Simons Le mystère du 421. En juillet 1928, le chanteur et auteur lillois Pierre Manaut passe sur l'antenne de Radio P.T.T. Nord, il chante sa chanson Moi aussi, "musique de notre concitoyen le compositeur Marceau Verschueren." précise Le Grand Echo. En 1930, l'orchestre de Marceau se compose de Germaine Van Caillie-Giblet au piano,  Gustave Van Caillie au violon, son époux  et André Francens au jazz.

collection Eric Vershueren


A la même époque, Marceau ne se contente plus de jouer, il est aussi compositeur et naturellement il édite ses partitions qui sont illustrées par son ami Simons. Voient ainsi le jour les futurs succès : La Marche des accordéonistes Lyonnais, Volupta, Tarragone, Ça Gaze, etc. Deux adresses sont mentionnées pour ces premières éditions Marceau : 33 rue des Tanneurs et 2 rue Roland. on peut les dater entre 1928 et 1933 d'après les signatures de l'illustrateur. Leurs dédicaces nous révèlent les amitiés de Marceau : Henri Lestarquit, le chanteur populaire, compagnon des temps difficiles ; Harry Revertégat, le chef d'orchestre du Casino de Lille ; Lucien Gautier, violoniste ; Mr et Mme Rucart, les chanteurs lillois ; Graziella Sabatier, accordéoniste ; Maurice Desmet, accordéoniste ; Marius Brusorio, chef d'orchestre ; Gustave Xallez, trompettiste et drummer ; Maurice Frangville, aussi drummer ; Emile Huet, président de l'Etoile Lyrique de Bruay ; Auguste Allerad, accordéoniste et bien entendu Marcel Wiedaghe, l'accordéoniste attitré de Radio P.T.T. Nord. 1928 c'est aussi l'année de ses premiers disques qu'il enregistre sous le label F. Henry vers septembre/octobre deux 78 tours : Au pays de l'Indoustan / Tarragone, et Moi aussi / Miss Columbia, accompagné par un joueur de banjo inconnu nommé Jeangot, qui sera plus connu comme guitariste de jazz par la suite : Django Reinhardt. Les disques sont mis sous presse par Pathé les 5 et 12 décembre 1928.

source Gallica

Le 31 mai 1929, un article paru dans le Grand Echo du Nord nous annonce la venue à Lille du compositeur du grand succès de l'époque : Sur un marché persan. Albert  Ketèlbey est invité par Léon Coupleux et l'association de Radiophonie du Nord pour un concert où il dirige ses œuvres. Parmi les personnalités citées dans l'article, Marceau Verchueren est conseiller technique de la commission artistique chargée d'accueillir le compositeur. En 1930, d'après Roland Manoury, Marceau est appelé à Paris par la société Odéon pour enregistrer Ça gaze et Volupta. Marceau est encore lillois pendant quelques années. Il continue de jouer dans la rue de Béthune, notamment au Capitole, avec son ami Gustave Van Caillie. Cela dure pendant deux ou trois ans puis Marceau décide de quitter sa région pour la capitale, où les opportunités professionnelles seront plus nombreuses, mais cela déborde du cadre de ce blog.

Christian Declerck
27 mai 2021


Quelques unes des photos de la collection d'Eric Verschueren :










1925 - 1926 - 1927


Quelques exemple des éditions lilloises de V. Marceau


collection personnelle

et chez Eden Editions





lundi 17 mai 2021

Faits et usages des flamands de France

Par Raymond de Bertrand (1802-1864)


"Cette étude, écrite en 1863, est pour ainsi dire inédite, car nous ne croyons pas qu'elle ait jamais parue en livre ou en fascicule ; les détails qui nous sont donnés sur la vie d'autrefois seront certainement bien accueillis par les Dunkerquois de nos jours" (Bulletin de l'Union Faulconnier, 1906)






Sommaire
- Disparition du flamand
- Les clinqueurs
- Les pannekoeken
- Les koeke-baks à Lille, Roubaix, Tourcoing
- Les pannecouques à Gravelines
- Derniers fabricants de pannekoeken à Dunkerque
- Les tablettes de sucre
- Dernières annonces en flamand
- Affiches électorales en flamand
- Enseignes flamandes à Dunkerque
- Enseignes bizarres à Dunkerque
- Les jeux à Dunkerque
- Ecoles françaises
- Cris de la rue en flamand
- Utilité du flamand
- Comité Flamand de France
- Danse flamande à Dunkerque — Le Roosenhoed [chanson utilisée par Jules Massenet dans son œuvre Rosati, divertissement pour orchestre composé en 1901]
- Disparition des chansons flamandes
- Le jeu à la corde
- Les minnen
- Carnaval
- Chanson des corsaires
- Chanson flamande contre Napoléon
- Les chansons du carnaval (suite)
- Carnaval de 1840
- Carnaval de 1847
- Fêtes de 1848 [inauguration du chemin de fer]

Les fêtes de septembre 1848

- Carnaval de 1854 — Docteur Salvalavita
- Carnaval de 1856
- Carnaval de 1857
- Carnaval de 1861
- Le jeu au temps du Carnaval
- La mendicité à Dunkerque vers 1820
- Sœurs de l'Enfant Jésus (1828)
- Caisse d'Epargne (1834) — Salle d'asiles (1834-1835)
- [Sociétés charitables]
- Carnaval de 1863
- Classe ouvrière à Dunkerque
- Les cabarets
- Dernières pancartes flamandes à Dunkerque
- Canneel-kouke
- La folhuys
- Papiere lanterne [cabaret]
- Bottes de paille devant les maisons mortuaires
- Tentures mortuaires en 1855 — Premier corbillard (1857)
- Toilettes des deuillants — Chapeaux et manteaux
- Enterrement des décorés — Décharges de mousqueterie
- Sonnerie des cloches aux fêtes des doyens
- Service pour enfants de la classe aisée
- Billets de morts
- La Saint-Martin
- Petites lanternes — Allumettes chimiques
- Superstitions :
- Le fer à cheval
- Le vendredi
- Le numéro 13
- Le collier d'olives d'ivoire
- Treize à table
- Objets en croix
- Jour néfastes
- Le feu qui siffle — La chandelle qui forme un rond
- Le loup-garou [den nikker]





vendredi 14 mai 2021

This Land is your Land, le groupe

 Naissance d’un projet, d’un groupe, d’un hommage …

 

J’ai le plaisir d’informer les nordistes passionnés de musique, de la naissance d’un projet d’hommage à ces chanteurs traditionnels américains des années 20/30 (la Grande Dépression) et des années 50/54 (le Maccarthysme) que furent Woody Guthrie, Pete Seeger, Les Weavers, Leadbelly, la Carter Family, … avec un programme reprenant quelques-unes de leurs chansons. Après quelques répétitions l’an dernier, nous avons dû mettre en pause nos rencontres pour l’instant. Le groupe se compose de Jean-Pierre Casta (F), Jo Delahaye (B), Lieve Eeckhoudt (B), Daniel Oger (F), Alfred Den Ouden (H) et moi-même. Nous avons choisi pour nom la célèbre chanson fétiche de Woody Guthrie « This Lans Is Your Land ». 






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Etant membre de la Fondation Woody Guthrie, je profite de l’occasion pour vous signaler l’info reçue ce jour. La Fondation décerne chaque année le « Woody Guthrie Prize » à un artiste qui illustre le mieux l'esprit et le travail de Woody Guthrie, en parlant des moins chanceux, des moins fortunés, à travers la musique, le cinéma, la littérature, la danse ou d'autres formes d'art, et servant de force positive pour le changement social en Amérique

 

« Nous espérons que le Prix Woody Guthrie jettera une lumière inspirante sur ceux qui ont décidé d’utiliser leurs talents pour le bien commun plutôt que pour un gain personnel », déclare Nora Guthrie, la fille de Woody. « Avec son esprit tranchant, Woody a toujours préféré se qualifier de [communiste]. Dans une de ses chansons, sa citation du personnage de John Steinbeck, Tom Joad, le dit assez simplement : « Partout où les enfants ont faim et pleurent, où les gens ne sont pas libres, où que les hommes soient, je me battrai pour leurs droits, c'est là que je veux être ». Nora ajoute : « Il y a tellement de gens qui vivent ce credo, ce sont eux que nous voulons honorer ».

 

Et ce jeudi 13 mai 2021, lors d’un « virtual event » ce midi, c’est Bruce Springsteen qui a été désigné pour recevoir le prix pour son travail dans la continuité de l’héritage de Woody. Avec plus de 20 albums studio, Springsteen a utilisé sa capacité à raconter des histoires pour écrire des chansons qui se connectent avec des personnes qui ont affronté des moments difficiles … Souvent soutenue par le « E Street Band » la musique de Bruce Springsteen offre une bande-son de résilience, de force, de cœur et de joie malgré ou à cause des luttes qui jalonnent notre chemin. Tirant parti de ses expériences dans le New Jersey, les chansons de Springsteen se sont connectées à un niveau universel avec les fans du monde entier.

 

Les recettes de l'événement annuel aident à soutenir le « Woody Guthrie Center » qui organise des expos interactives à la pointe de la technologie, sur la vie, l’art et l’héritage créatif de Woody. Le Centre abrite les archives complètes de Woody Guthrie, y compris la version originale manuscrite de son hymne historique « This Land is Your Land ».

 

Ce jeudi 13 mai la Fondation Woody Guthrie a donc choisi le représentant de cette année dans la lignée des fils spirituels de Woody. C’est au tour de Bruce Springsteen d’entrer dans ce pinacle de la chanson traditionnelle de revendication et de défense des Droits Civiques, qui fut la ligne de mire de Woody pendant toute sa vie musicale de « rambler-gambler ». Bruce succède ainsi aux précurseurs que furent Huddie Ledbetter « Leadbelly », Pete Seeger bien sûr (2014), mais aussi Mavis Staples (2015), Kris Kristifferson (2016), Norman Lear (2017), John Mellencamp (2018), Chuck (2019) et Joan Baez en 2020. 

 

Comme le dit Nora Guthrie, la fille de Woody, « nous espérions que Bruce se joindrait bientôt à notre famille élargie, … nous nous réunissons cette année pour dire à Bruce, merci de votre attention et de votre prise de parole, bienvenue mon frère ! Bruce a pris la parole pour dire son émotion : « Je suis honoré de recevoir le prix Woody Guthrie 2021.Woody a écrit certaines des plus grandes chansons sur la lutte de l’Amérique pour vivre ses idéaux de manière convaincante. Il est l'une de mes influences et inspirations les plus importantes ».

 

Gaby DELASSUS, ce 13 mai 2021





mercredi 12 mai 2021

Qui a connu Manootje ?

article publié le 21/3/2018
mise à jour le 125/2019, une seconde Manotje

C'est à une chanson du carnaval de Dunkerque que Stéphanie Dimanche, surnommée Manootje (1) (ou Manotche, ou Manot'je) doit sa notoriété posthume.

Stéphanie Dimanche, dite Manootje
source : Jean Denise, Les enfants de Jean-Bart, Dunkerque, 1975


As-tu connu Manootje ?

Marie Jeanne Stéphanie DIMANCHE naît à Dunkerque le 13 octobre 1811 ; son père, François dit Pierre, tour à tour perruquier, journalier et bûcheron, est né dans l'Allier à Saint-Pourçain-Malchère (commune actuelle de Lusigny) en 1764, sa mère, Marie Jeanne DAVERGNE, journalière et balayeuse, est née à Saint-Valery-sur-Somme en 1785. Mariés à Dunkerque en 1806, le couple a sept enfants. L'aîné, Napoléon, naît à Saint-Omer en 1806 ; Victoire à Dunkerque en 1809 ; Stéphanie est la troisième de la fratrie ; Jean Baptiste, né en 1814, meurt l'année suivante ; Philippe Antoine naît en 1817, il est ménétrier employé à un spectacle mécanique en 1834 et musicien ambulant ; Jean Louis François, né en 1820, est joueur d'orgue ambulant, il meurt à Lillers en 1880, il a une descendance de forains sur au moins trois générations ; le dernier enfant, Jean Louis né en 1825, meurt à Dunkerque en 1910.
Stéphanie est morte à l'hospice de Dunkerque en 1880, on ne connait de sa vie que ce que dit la chanson et les quelques traces conservées dans les archives municipales de son activité de mendiante(1). La première mention de la chanson As-tu connu Manootje ? est relevée dans le numéro du 18 mars 1888 de la revue Dunkerque Comique : "Manootje !, Voilà Manootje ! Qui ne se rappelle cet échantillon féminin du type de la rue. Dunkerque se souvient de la pauvre femme à la jambe de bois dont on s'égayait tant. Ses drôleries, ses chansons, ses gestes, tout est resté dans la mémoire de la génération actuelle et le refrain du Carnaval a donné un nouveau regain de souvenir à Manootje. Que de fois on a fait des farces à la malheureuse, hélas ! le cœur humain a de ces erreurs, on ne croit pas être cruel en riant des misères des autres et cependant la pauvre fille ne méritait pas toutes ces tracasseries. Si la nature ne l'avait pas douée des ornements physiques désirables ; était-ce de sa faute ? Elle était bien drôle quand pour un sou, elle vous entonnait une de ses chansons sur un air impossible à transcrire, mais était-ce donc une raison pour lui offrir de ces soupes à l'amidon et de ces pannekoukes dans lesquelles on avait introduit traitreusement un beau morceau de mousseline. Il faut croire que Manootje avait un estomac d'autruche, car elle digérait tout cela avec un plaisir sensible. Dunkerque-Comique a voulu consacrer une de ses pages à ce type disparu, voilà Manootje passée à la postérité. Combien parmi les grands hommes de nos petites gens d'affaires pourront en dire autant au mois de mai prochain.. JAC"

source : Musée des Beaux Arts de Dunkerque © droits réservés


Dans le journal Le Nord Maritime du 17 février 1890, cette chanson est déjà considérée comme une rengaine ancienne par le journaliste qui se plaint du manque de nouveautés. En 1922, Jan des Dunes, journaliste du même journal, la cite dans une chronique consacrée au chansonnier Hippolyte Bertrand, à qui il en attribue la paternité. Après la guerre 14-18, elle est intégrée dans le pot-pourri chanté dans la bande des pêcheurs, son rythme de valse donnant un peu de répit aux carnavaleux. Régulièrement publiée dans les programmes des fêtes de carnaval au cours du XXe siècle, elle est toujours chantée actuellement.



programmes des carnavals 1947, 1953, 1960
collection personnelle


Voilà ce qu'on sait des paroles de la chanson, mais la musique, d'où vient-elle ?


Une chanson suédoise ?

Un jour, j'ai la surprise d'entendre la même musique en écoutant l'album Nä som gräset det vajar de la chanteuse suédoise Lena Willemark. La chanson porte le titre Allt vad du vill. J'ai pu entrer en contact avec son attachée de presse qui m'a orienté vers les Archives Suédoises où Lena l'avait découverte dans les années 1980 dans un collectage que l'ethno-musicologue Martä Ramstèn avait fait pour les Archives, en mars 1968. Elle avait enregistré Joel Nilsson, né à Bålsta près de Stockholm en 1887. Depuis peu l'enregistrement complet est accessible sur le site Visarkivet. J'ai pu avoir un contact indirect avec Martä Ramstèn par l'intermédiaire des sites Visarkivet et de l'Académie Suédoise des Traditions Populaires, dont elle est membre, mais elle a répondu qu'elle n'avait pas conservé d'information complémentaire, ni sur ce chanteur, ni sur la chanson et son contexte.
J'ai fait un montage comparatif de la version originale du collectage et de la version du carnaval de Dunkerque(2). La parenté musicale est évidente, mais comment l'expliquer ?




A la fin du collectage, il y a un fragment de dialogue sur la pratique musicale locale du début du XXe siècle. Je remercie Guy Pétillon de m'avoir traduit cet entretien :

- Y avait-il des airs ou des chansons en particulier que l'on jouait lors des mariages et occasions de ce genre ?
- Lorsque mon père a fêté ses 60 ans, nous autres les jeunes avons pu organiser une soirée de danse à la maison. Il y avait à cette occasion un violoniste d'Uppsala qui s'appellait Yngve Bergvall, un pompier dont le nom était... Axel je-ne-sais-plus-comment, qui jouait de la clarinette. Il y a bien eu d'autres soirées dansantes à cette époque, avec un orchestre qui s'appellait Gunno Möllers (??) Kapell (NdT :  pas facile à comprendre, ce nom. Il rajoute 2-3 détails que je ne comprends pas).  
- C'était dans les années 20s à peu près, c'est ça ?
- Non, ça devait être en 1907
- Ah oui, si tôt ?
- Oui, c'était bien en 1907. Mon père a eu 60 ans, et j'en avais 20. 
- Il n'y avait pas d'autres "spelmän" (NdT : musiciens populaires) à Bålsta ? 
- Non, pas vraiment. Il y avait bien Hjalmars Anders, qui est venu travailler pour mon père à cette époque. Il jouait de l'harmonica. C'est comme ça que moi aussi j'ai commencé. Et puis… ensuite, pendant le service militaire, il y avait un garçon de Sala qui s'appelait Svensson, qui jouait de l'accordéon 2 rangs. Un instrument italien de ce genre coûtait 30 Riksdaler. C'était en 1909. 

La piste s'arrête donc là, peut-être qu'un jour quelqu'un trouvera le lien entre Dunkerque et Stockholm. Mais une chose est certaine Joel Nilsson est né en même temps que la chanson dunkerquoise. Pure coïncidence.

Christian Declerck


(1) C'est Michel Tomasek qui a fait le lien entre Manootje et Stéphanie Dimanche, voir la notice parue dans le Dictionnaire biographique dunkerquois.
(2) Les versions du carnaval de Dunkerque : chantée par Robert TRUQUET en 1947 et chantée par Edmond REYNOT dans les années 1960.

Sources : état civil, recensements, souches de passeports pour l'intérieur, journal Le Nord Maritime, les publications de Jean Denise et divers sites mentionnés dans le texte.







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Une seconde Manotje

Deux articles parus dans le Nord Maritime mentionnent une mendiante qui porte ce surnom :

21 novembre 1889 : Toujours Manotje. — Notre célèbre boiteuse était arrêtée hier soir, vers 4 heures et demie, sur le trottoir en face du Petit Bazar [angle place Jean Bart et rue de la Marine]. Elle causait avec un sien ami quand trois petites filles d'environ 5 à 6 ans s'approchèrent de l'étalage. il faut croire que l'une des enfants aura frôlé en passant le manteau de l'irascible petite vieille car se tournant de côté le mieux qu'elle put, celle-ci se mit à distribuer des coups de poings à ces enfants inoffensives. L'agent de police n°30, également témoin de la scène, s'est approché de la méchante trainarde et lui a fait quelques observations bien senties. C'est quelque chose, mais est-ce suffisant et n'y aurait-il pas moyen de forcer cette invalide à entrer à l'hospice, où elle serait beaucoup mieux que sur le pavé de notre ville.



7 décembre 1889 : Morte de froid. — Il s'agit de cette malheureuse que les gamins qui la poursuivaient, avaient appelé Manotje, et dont nous avons eu si souvent à nous occuper, par suite des scandales qu'elle causait sur la voie publique. La pauvre vieille est morte de froid hier à 7 heures et demi, rue du Sud, ce qui prouve que nous avions raison de demander son internement à l'hospice. Une cabaretière qui sortait de son établissement aperçut une masse informe sur le trottoir, en face du Mess des officiers, toute effrayée elle appela un passant et reconnurent alors Manotje. La pauvre petite vieille était tombée la face contre terre, et son visage était déjà empreint d'une pâleur cadavérique. Manotje, de son vrai nom, Emélie Bernard [sic] fut transportée à la pharmacie Tillier. Là ce praticien se mit en devoir de porter secours à la malade, mais celle-ci était à peine assise sur une chaise qu'elle poussa un râle, et sa tête tomba inerte sur son épaule. Elle était morte. M. le docteur Villette, qui avait été mandé en toute hâte, arriva en ce moment. Il essaya de ranimer Manotje, mais ce fut en vain, elle était morte d'une congestion cérébrale causée par le frois. Emelie Bernard avait bien prévu sa triste fin, puisque ces jours derniers, elle disait : "Je mourrai dans la rue et je préfère ça que d'aller à l'hospice". M. Dequersonnière, commissaire de police du canton Ouest, a fait transporter le cadavre de la défunte à son domicile rue St Gilles [en fait 14 ruellette Saint Jacques] Emelie Denis [sic] était âgée de 67 ans.

Marie Emilie Isabelle BERNARD est née à Téteghem le 24 juillet 1824, fille d'Henri Louis, manouvrier et Marie Jeanne BAVELAERE. Sur l'acte d'état civil, son décès a été déclaré comme ayant eu lieu à son domicile et sous le nom de Marie Emilie Isabelle BERNAERT.


lundi 10 mai 2021

Des brevets de danse militaires




Didier Lhotte a publié en 2020 un superbe livre contenant la reproduction d'une soixantaine de brevets de danse français du XIXe siècle (1808 à 1884). voir ICI

Parmi eux ont découvre avec plaisir la présence de quatre brevets originaires de notre département : Bergues, 2 de Maubeuge et Avesnes sur Helpe, avec un relevé des noms des signataires :

Bergues, le 26 juillet 1831 ; maitre de danse : Charles Désiré DUCLOS, signatures : Dlalleau, Delhomme, Déléclus, Mourié, Pénau, Destié (coll. Chant et Danses de France)

Maubeuge, le 9 mars 1834 ; prévot de danse : Egance ROUSSELET, signatures : Delaler, Piero, Faye, Marette (coll. Jean-Marie Bruson)

Maubeuge, le 12 décembre 1838 ; prévot de danse : Coltier Lambourd, signatures : Chainot, Boulanger, Baret, Balblan, Chevallier, Delorme, Sornay, Buvaux, Demouchi (coll. Chrisitian Roca)

Avesnes, le 25 janvier 1846 ; prévot de danse : PALLART, signatures : Sacy, Gomiot, Chevrolat, Laitiny, (coll. Alain Jourdan, la Capouliero de Martigues)


Plus d'infos sur la danse de caractère adoptée par les militaires ICI


L'enseignement militaire de la danse  et les traditions populaires, par Hélène et Jean-Michel GUILCHER, Revue des Arts et Traditions Populaires, 1970






Une affiche de recrutement à Douai vers 1784
à droite, démonstration d'un maître de danse au camp d'Helfaut (62) en 1853