mercredi 12 mai 2021

Qui a connu Manootje ?

article publié le 21/3/2018
mise à jour le 125/2019, une seconde Manotje

C'est à une chanson du carnaval de Dunkerque que Stéphanie Dimanche, surnommée Manootje (1) (ou Manotche, ou Manot'je) doit sa notoriété posthume.

Stéphanie Dimanche, dite Manootje
source : Jean Denise, Les enfants de Jean-Bart, Dunkerque, 1975


As-tu connu Manootje ?

Marie Jeanne Stéphanie DIMANCHE naît à Dunkerque le 13 octobre 1811 ; son père, François dit Pierre, tour à tour perruquier, journalier et bûcheron, est né dans l'Allier à Saint-Pourçain-Malchère (commune actuelle de Lusigny) en 1764, sa mère, Marie Jeanne DAVERGNE, journalière et balayeuse, est née à Saint-Valery-sur-Somme en 1785. Mariés à Dunkerque en 1806, le couple a sept enfants. L'aîné, Napoléon, naît à Saint-Omer en 1806 ; Victoire à Dunkerque en 1809 ; Stéphanie est la troisième de la fratrie ; Jean Baptiste, né en 1814, meurt l'année suivante ; Philippe Antoine naît en 1817, il est ménétrier employé à un spectacle mécanique en 1834 et musicien ambulant ; Jean Louis François, né en 1820, est joueur d'orgue ambulant, il meurt à Lillers en 1880, il a une descendance de forains sur au moins trois générations ; le dernier enfant, Jean Louis né en 1825, meurt à Dunkerque en 1910.
Stéphanie est morte à l'hospice de Dunkerque en 1880, on ne connait de sa vie que ce que dit la chanson et les quelques traces conservées dans les archives municipales de son activité de mendiante(1). La première mention de la chanson As-tu connu Manootje ? est relevée dans le numéro du 18 mars 1888 de la revue Dunkerque Comique : "Manootje !, Voilà Manootje ! Qui ne se rappelle cet échantillon féminin du type de la rue. Dunkerque se souvient de la pauvre femme à la jambe de bois dont on s'égayait tant. Ses drôleries, ses chansons, ses gestes, tout est resté dans la mémoire de la génération actuelle et le refrain du Carnaval a donné un nouveau regain de souvenir à Manootje. Que de fois on a fait des farces à la malheureuse, hélas ! le cœur humain a de ces erreurs, on ne croit pas être cruel en riant des misères des autres et cependant la pauvre fille ne méritait pas toutes ces tracasseries. Si la nature ne l'avait pas douée des ornements physiques désirables ; était-ce de sa faute ? Elle était bien drôle quand pour un sou, elle vous entonnait une de ses chansons sur un air impossible à transcrire, mais était-ce donc une raison pour lui offrir de ces soupes à l'amidon et de ces pannekoukes dans lesquelles on avait introduit traitreusement un beau morceau de mousseline. Il faut croire que Manootje avait un estomac d'autruche, car elle digérait tout cela avec un plaisir sensible. Dunkerque-Comique a voulu consacrer une de ses pages à ce type disparu, voilà Manootje passée à la postérité. Combien parmi les grands hommes de nos petites gens d'affaires pourront en dire autant au mois de mai prochain.. JAC"

source : Musée des Beaux Arts de Dunkerque © droits réservés


Dans le journal Le Nord Maritime du 17 février 1890, cette chanson est déjà considérée comme une rengaine ancienne par le journaliste qui se plaint du manque de nouveautés. En 1922, Jan des Dunes, journaliste du même journal, la cite dans une chronique consacrée au chansonnier Hippolyte Bertrand, à qui il en attribue la paternité. Après la guerre 14-18, elle est intégrée dans le pot-pourri chanté dans la bande des pêcheurs, son rythme de valse donnant un peu de répit aux carnavaleux. Régulièrement publiée dans les programmes des fêtes de carnaval au cours du XXe siècle, elle est toujours chantée actuellement.



programmes des carnavals 1947, 1953, 1960
collection personnelle


Voilà ce qu'on sait des paroles de la chanson, mais la musique, d'où vient-elle ?


Une chanson suédoise ?

Un jour, j'ai la surprise d'entendre la même musique en écoutant l'album Nä som gräset det vajar de la chanteuse suédoise Lena Willemark. La chanson porte le titre Allt vad du vill. J'ai pu entrer en contact avec son attachée de presse qui m'a orienté vers les Archives Suédoises où Lena l'avait découverte dans les années 1980 dans un collectage que l'ethno-musicologue Martä Ramstèn avait fait pour les Archives, en mars 1968. Elle avait enregistré Joel Nilsson, né à Bålsta près de Stockholm en 1887. Depuis peu l'enregistrement complet est accessible sur le site Visarkivet. J'ai pu avoir un contact indirect avec Martä Ramstèn par l'intermédiaire des sites Visarkivet et de l'Académie Suédoise des Traditions Populaires, dont elle est membre, mais elle a répondu qu'elle n'avait pas conservé d'information complémentaire, ni sur ce chanteur, ni sur la chanson et son contexte.
J'ai fait un montage comparatif de la version originale du collectage et de la version du carnaval de Dunkerque(2). La parenté musicale est évidente, mais comment l'expliquer ?




A la fin du collectage, il y a un fragment de dialogue sur la pratique musicale locale du début du XXe siècle. Je remercie Guy Pétillon de m'avoir traduit cet entretien :

- Y avait-il des airs ou des chansons en particulier que l'on jouait lors des mariages et occasions de ce genre ?
- Lorsque mon père a fêté ses 60 ans, nous autres les jeunes avons pu organiser une soirée de danse à la maison. Il y avait à cette occasion un violoniste d'Uppsala qui s'appellait Yngve Bergvall, un pompier dont le nom était... Axel je-ne-sais-plus-comment, qui jouait de la clarinette. Il y a bien eu d'autres soirées dansantes à cette époque, avec un orchestre qui s'appellait Gunno Möllers (??) Kapell (NdT :  pas facile à comprendre, ce nom. Il rajoute 2-3 détails que je ne comprends pas).  
- C'était dans les années 20s à peu près, c'est ça ?
- Non, ça devait être en 1907
- Ah oui, si tôt ?
- Oui, c'était bien en 1907. Mon père a eu 60 ans, et j'en avais 20. 
- Il n'y avait pas d'autres "spelmän" (NdT : musiciens populaires) à Bålsta ? 
- Non, pas vraiment. Il y avait bien Hjalmars Anders, qui est venu travailler pour mon père à cette époque. Il jouait de l'harmonica. C'est comme ça que moi aussi j'ai commencé. Et puis… ensuite, pendant le service militaire, il y avait un garçon de Sala qui s'appelait Svensson, qui jouait de l'accordéon 2 rangs. Un instrument italien de ce genre coûtait 30 Riksdaler. C'était en 1909. 

La piste s'arrête donc là, peut-être qu'un jour quelqu'un trouvera le lien entre Dunkerque et Stockholm. Mais une chose est certaine Joel Nilsson est né en même temps que la chanson dunkerquoise. Pure coïncidence.

Christian Declerck


(1) C'est Michel Tomasek qui a fait le lien entre Manootje et Stéphanie Dimanche, voir la notice parue dans le Dictionnaire biographique dunkerquois.
(2) Les versions du carnaval de Dunkerque : chantée par Robert TRUQUET en 1947 et chantée par Edmond REYNOT dans les années 1960.

Sources : état civil, recensements, souches de passeports pour l'intérieur, journal Le Nord Maritime, les publications de Jean Denise et divers sites mentionnés dans le texte.







*******

Une seconde Manotje

Deux articles parus dans le Nord Maritime mentionnent une mendiante qui porte ce surnom :

21 novembre 1889 : Toujours Manotje. — Notre célèbre boiteuse était arrêtée hier soir, vers 4 heures et demie, sur le trottoir en face du Petit Bazar [angle place Jean Bart et rue de la Marine]. Elle causait avec un sien ami quand trois petites filles d'environ 5 à 6 ans s'approchèrent de l'étalage. il faut croire que l'une des enfants aura frôlé en passant le manteau de l'irascible petite vieille car se tournant de côté le mieux qu'elle put, celle-ci se mit à distribuer des coups de poings à ces enfants inoffensives. L'agent de police n°30, également témoin de la scène, s'est approché de la méchante trainarde et lui a fait quelques observations bien senties. C'est quelque chose, mais est-ce suffisant et n'y aurait-il pas moyen de forcer cette invalide à entrer à l'hospice, où elle serait beaucoup mieux que sur le pavé de notre ville.



7 décembre 1889 : Morte de froid. — Il s'agit de cette malheureuse que les gamins qui la poursuivaient, avaient appelé Manotje, et dont nous avons eu si souvent à nous occuper, par suite des scandales qu'elle causait sur la voie publique. La pauvre vieille est morte de froid hier à 7 heures et demi, rue du Sud, ce qui prouve que nous avions raison de demander son internement à l'hospice. Une cabaretière qui sortait de son établissement aperçut une masse informe sur le trottoir, en face du Mess des officiers, toute effrayée elle appela un passant et reconnurent alors Manotje. La pauvre petite vieille était tombée la face contre terre, et son visage était déjà empreint d'une pâleur cadavérique. Manotje, de son vrai nom, Emélie Bernard [sic] fut transportée à la pharmacie Tillier. Là ce praticien se mit en devoir de porter secours à la malade, mais celle-ci était à peine assise sur une chaise qu'elle poussa un râle, et sa tête tomba inerte sur son épaule. Elle était morte. M. le docteur Villette, qui avait été mandé en toute hâte, arriva en ce moment. Il essaya de ranimer Manotje, mais ce fut en vain, elle était morte d'une congestion cérébrale causée par le frois. Emelie Bernard avait bien prévu sa triste fin, puisque ces jours derniers, elle disait : "Je mourrai dans la rue et je préfère ça que d'aller à l'hospice". M. Dequersonnière, commissaire de police du canton Ouest, a fait transporter le cadavre de la défunte à son domicile rue St Gilles [en fait 14 ruellette Saint Jacques] Emelie Denis [sic] était âgée de 67 ans.

Marie Emilie Isabelle BERNARD est née à Téteghem le 24 juillet 1824, fille d'Henri Louis, manouvrier et Marie Jeanne BAVELAERE. Sur l'acte d'état civil, son décès a été déclaré comme ayant eu lieu à son domicile et sous le nom de Marie Emilie Isabelle BERNAERT.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire