mardi 23 avril 2013

Claquebois


Un mystérieux instrument…




C’est du moins ainsi que j’ai considéré ce « xylophone » quand je l’ai trouvé en brocante en 2011 : les lames de bois me faisaient penser à un instrument exotique (Asie, Afrique ???), peut être ramené lors d’un voyage, alors que la table trapézoïdale qui le soutenait, en hêtre et orme étaient de toute évidence de fabrication nord européenne…  Et que dire des languettes de mousse expansée collées sous les lames sonores, d’allure « fin XXe siècle  ».
Bref, cet instrument me posait plus de questions qu’autre chose, surtout avec les notes de musique selon la notation française (do, ré , mi…) gravées sur chaque lame, qui ne faisaient pas très extra-européen.
Je l’ai donc exposé lors de la brocante musicale de Cappelle en Pévèle de 2012, et ai questionné un certain nombre de visiteurs, passionnés comme moi d’instruments de musique populaire, à qui ça ne disait rien non plus. L’un d’entre eux, Hervé GONIN, grand collectionneur d’instruments de musique traditionnelle du Monde me rappelait cependant dans les semaines qui suivaient pour me dire qu’il avait vu un instrument similaire au musée instrumental de Bruxelles, et qu’il y était appelé  « claquebois », ou «  bois et paille ». Je me ruais alors dans ma documentation, et me rendais alors compte de l’importance de ma découverte… Je tenais un instrument populaire répandu en Europe du Nord au XIXème siècle (Pays Bas, Tchéquie), qui avait disparu des mémoires.
Le démontage des lames et leur examen me confirmaient l’origine locale de la fabrication, puisque l’une d’entre elle portait le patronyme suivant : « JULES JOOS** », avec le même lettrage que les notes inscrites sur chaque lame de bois. Cette fois, il n’y avait plus de doute, il s’agissait bien d’un instrument en usage dans la région, le brocanteur m’ayant dit l’avoir trouvé dans un débarras de maison vers Maubeuge.
D’après César Snoeck, notaire à Gand au XIXe siècle, grand collectionneur d’instrument, et dont la partie des collections issue des anciens Pays-Bas est entrée au musée instrumental de Bruxelles : « l’instrument dans son état actuel a été en quelque sorte créé par un Polonais nommé Gusikow au moyen de perfectionnements successifs apportés à un instrument simple et populaire de son pays, le Jerova i Salamo, espèce de claquebois. Gusikow acquit sur son instrument un talent absolument prodigieux au point d’exciter l’admiration dans les principales villes de l’Europe qu’il parcourut de 1834 à 1837 en donnant des concerts. Ainsi se produisit-il à cette époque un véritable engouement pour le bois-et-paille ; tout le monde voulait en jouer et il était devenu un instrument de concert et de salon. Il est probable que les nombreux amateurs qui s’exercèrent ne réussirent pas comme Gusikow, car après 1840 le bois-et-paille est tombé dans l’oubli, et il est presque inconnu aujourd’hui » (ce texte date de 1894). C’est sans doute un instrument provenant de sa collection qui a permis l’identification de notre spécimen.
Il est clair que Gusikow n’a pas créé le bois-et-paille, ce type d’instrument étant connu de très longue date, et faisant même partie de la catégorie des instruments dits « primitifs », mais sa virtuosité l’a remis en lumière et aura créé au XIXème siècle un regain d’intérêt pour un instrument ancien dont notre exemplaire est un témoignage précieux. Parvenu jusqu’à nous en très bon état*, et avec ses deux mailloches en bois,  seuls les faisceaux de paille soutenant les lames sonores ayant  disparu en raison de leur fragilité. Ils ont pu être reconstitués et restaurés par mes soins avec l’aide des établissements Florimond DESPREZ qui m’ont fourni la paille de céréale nécessaire à cette restauration. Qu’ils en soient ici remerciés chaleureusement.

Jean Jacques Révillion.
6 avril 2013

* Il est plus que probable que les pieds qui portaient la table aient été sciés.
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Jules Delépierre

A cette découverte très intéressante je peux ajouter quelques informations concernant cet instrument dénommé parfois « claquebois » ou « bois et paille ».
Jules DELÉPIERRE, musicien et chef d'orchestre, né à Armentières en 1820, se produisait également sur ce genre d’instrument dans les années 1850 comme en témoigne cet article publié dans le Mémorial des Pyrénnées :
11 décembre 1852 : « Il y a quelques jours, dans un de nos salons où l’on se réunit fréquemment pour faire de la musique, on accueillit par de chaleureux bravos un artiste étranger, qui, sur un instrument de la facture  la plus simple, car il ne se compose que de brin de paille et de petits morceaux de bois, est parvenu, à force de persévérance et de travail, à produire de riches harmonies et à rendre, avec une puissance et une netteté admirables, les pages les plus brillantes des maîtres de l’art. Cet instrument nouveau est le Zilophone et l’artiste se nomme M. Delepierre. Qu’on se représente une série de minces planchettes de sapin, longitudinalement juxtaposées, attachées les unes aux autres par des cordes à violon et placées sur une petite table couverte de tubes de paille. L’artiste prend en main, deux batons semblables à des demi-baguettes de tambour, et, sur les touches de ce modeste clavier, vous l’entendez exécuter, avec une dextérité et une sonorité surprenantes, les variations les plus difficultueuses Thalberg, Mayseder, de Bériot. Les applaudissements bien mérités que M. Delepierre a obtenu dans cette réunion, l’ont engagé à se faire entendre en public, et nous apprenons qu’il organise une soirée musicale, qui doit avoir lieu prochainement, et dans laquelle il sera brillamment secondé, pour l’instrumentation et pour le chant, par l’élite de nos artistes et amateurs. Nous croyons que la sympathie et la curiosité ne lui feront pas défaut dans cette circonstance. »
Jules Delépierre aura plusieurs enfants qui deviendront des virtuoses violonistes, le premier, Jules Henri, né à Dunkerque en 1849, et surtout ses trois sœurs : Juliette (Douai, 1850 - San-Salvador, 1897), Julia (Bagnères de Bigorre, 1852 - Paris, 1926) et Jeanne (Cambrai, 1863 - ?). les deux premières se produisent à Londres en 1866 et en plus de leurs prestations sur le violon elles ajoutent l’instrument favori de leur père : « The Oxford theatre, Engagement of the talented Juliette and Julia Delepierre. Violinist to all the Northern Courts, aged respectively nine and thirteen years. Mlle Juliette will also perform a Fantasia on her extraordinary instrument called the Xilophone, composed of Bois et Paille [en français dans le texte]. They will appear Every Evening at Nine and Half-past Ten o'clock. » [The Anglo American Time]. Elles continueront de se produire dans toute l’Europe et en 1885 elles sont à Paris « Les demoiselles Delepierre, trois jolies petites jeunes filles, viennent de débuter aux Folies-Bergère, où elles ont obtenu un légitime succès. Rien de plus intéressant que de voir ces enfants jouer, sur des instrumenta ingrats comme le xylophone, des airs variés, hérissés de difficultés. » [Le Grelot], c’est certainement à cette époque qu’a été imprimée cette affiche conservée à la médiathèque de Chaumont.



Christian Declerck


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Jules Joos
Ce patronyme d’origine flamande étant assez rare en Hainaut, le signataire de l’instrument découvert par Jean-Jacques pourrait être celui qui était domicilié rue de l’Abattoir à Hautmont, près de Maubeuge, à la fin du XIXe siècle. Jules Joseph JOOS est né à Hautmont le 19 mars 1879, fils d’Aimé, lamineur aux Forges, et Thérèse VANACHTER. Il deviendra gendarme à cheval en Bretagne où il décède en 1961. Si son père est né aussi à Hautmont, en 1856, son grand-père, Fidèle JOOS est né en 1809 à Sinay, aujourd’hui Sinaai-Waas, petit village flamand situé entre Gand et Anvers, ce qui nous ramène au collectionneur gantois César SNOECK. Peut-on imaginer que cet instrument ou au moins le souvenir de cette pratique se soit transmis de père en fils et petit-fils tout au long de ce siècle ? et que l’instrument découvert « près de Maubeuge » soit en lien avec cette famille ?
Personnellement je crois qu’il y a de fortes chances pour que cela soit ainsi, il y a trop d’éléments qui se recoupent, outre les coïncidences généalogiques et géographiques, il y a aussi, par exemple, les notes marquées sur le bois qui ont été faites avec des lettres à frapper utilisées pour marquer le métal, dont on devait se servir dans les Forges et Fonderies de Hautmont.




Peut-être, pure hypothèse, est-ce Aimé qui a fabriqué cet instrument pour son fils et qui l’a marqué à son nom ?
Christian Declerck

lundi 8 avril 2013

Le pot pourri du carnaval de Dunkerque, origine


collection personnelle

Pendant le carnaval, dans les rues et les bals, sont chantées une série de chansons, dans un ordre précis, ou du moins qui l’était jusqu’aux années 1990.
Cette suite de chansons n’est pas née du hasard, sa source est liée à une danse de salon oubliée, le quadrille français. C’est une partition de Henri Girard qui m’a donné le déclic pour faire le lien entre le pot pourri du XXe  et le quadrille du XIXe, elle a pour titre Le carnaval Dunkerquois, quadrille sur des airs populaires. télécharger la partition
Henri Girard, né à Dunkerque en 1849, est d’abord cordonnier, puis il devient professeur de trombone. Après être chef de musique de la fanfare communale de Saint Pol sur Mer vers 1880, il devient chef de la fanfare de Rosendael en 1884. En 1890 il est nommé sous-chef de la musique communale de Dunkerque. En 1897, ou peu avant il écrit un quadrille composé de la juxtaposition de plusieurs airs populaires, dont le titre laisse supposer qu’il les a extraits des chansons du carnaval. C’est une pratique qui remonte aux origines du quadrille. Il n’était qu’une suite de figures de contredanse qui avec le temps se sont fixées pour donner le quadrille français à cinq figures tel qu’on le danse tout au long du XIXe siècle : Pantalon, Été, Poule, Pastourelle et Finale
En écrivant son quadrille Henri Girard a réalisé, sans le savoir, un collectage, il a fixé à une date précise le répertoire, ou une partie du répertoire, des chansons utilisées au carnaval. Nous en connaissons la date car ce quadrille fut joué au cours d’une soirée intime organisée par l’association chorale La Jeune France, le 6 mars 1897, le titre mentionné sur le programme est Carnaval, quadrille, le compositeur est Gérard, l’imprimeur ayant certainement mal lu le manuscrit.
On y retrouve des airs toujours chantés dans la bande des pêcheurs, un autre, Cordéoneux, qui a disparu du pot pourri contemporain et d’autres totalement inconnus que je laisse à votre sagacité et votre érudition pour en trouver les titres.

Pantalon
L'Été
La poule
Pastourelle
Finale

Un musicien dunkerquois possède un dossier contenant les parties d’une orchestration d’un quadrille (basse, clarinette en la, cor en ré, piston en la et trombone en ut) intitulé : La Folie Dunkerquoise, pour le carnaval dunkerquois, don de monsieur Henri Girard à son élève Maurice Récipon. M. Récipon étant né en 1880, on peut dater ce document des années 1890-1900.


 collection B. Brousse


Une affiche annonçant un bal paré et masqué au théâtre le 24 février 1903, pendant la période de carnaval, a miraculeusement échappé aux destructions. Elle donne le programme des danses et parmi les quadrilles on trouve Airs Dunkerquois, Quand on a travaillé et Brillant Belge de compositeurs inconnus ou discrets, qui pourraient être des musiciens locaux. 



collection particulière


Un article, paru dans le journal Dunkerque Sport, mentionne aussi un quadrille en lien avec le carnaval :
7 mars 1909 : Le Grand Bal masqué annuel, donné samedi dernier par l'Association des Anciens Sous-Officiers a obtenu, comme toujours, le succès le plus éclatant. Tout avait été fait, du reste, pour atteindre ce but. La salle était décorée avec art, les colonnades, les tentures, les ballons et les cordons électriques, rendaient l'aspect de la Salle Sainte-Cécile, absolument féerique ; aussi tout ce que Dunkerque compte  d'élégante et joyeuse jeunesse, s'y trouvait réuni.
Les Membres du Comité de la Société coiffés d'un élégant calot où l'on remarquait le galon de sous-officier, recevaient leurs invités qui, de neuf heures à minuit se pressaient aux portes de la coquette salle. L'affluence y était tellement grande qu'il était impossible de danser le moindre pas, mais où, alors, on pouvait contempler dans toute sa bruyante originalité, le cachet spécial du Carnaval Dunkerquois, ce fut vers minuit où l'orchestre si habilement dirigé par le sympathique maestro Julien Barbier, exécuta le Grand Quadrille infernal avec musique à tour de bras et détonations entraînant la foule des danseurs dans un emballement intense et indescriptible, c'était le chahut effectué par une foule de personnes dont les costumes les : plus variés et les plus séduisants ; prenaient des couleurs différentes au reflet des feux de Bengale. Aussi l'entrain fut extraordinaire, et les Anciens Sous-Officiers ravis par tant de succès, se mêlaient aux tourbillons entraînant avec eux les plus gracieuses danseuses. L'animation s'est prolongée jusqu'à une heure très avancée du matin et chacun dû se déclarer enchanté de la fête.



Enfin, je possède une autre version du quadrille de Girard, nommé Quadrille Dunkerquois, sur une partition manuscrite (partie de violon). Les trois premières figures sont identiques, à part une inversion dans l’Été. Les 4e et 5e figures sont interverties, ce qui devait poser des problèmes aux danseurs, à moins qu’on ne dansait déjà plus le quadrille sur cette musique. Après le quadrille, suivent les habituelles chansons du carnaval sous forme de pot pourri.


collection personnelle



Tous ces documents prouvent qu'on dansait ce quadrille pendant les bals du carnaval et on peut imaginer que les danseurs ne se privaient pas du plaisir de chanter les chansons tout en dansant. L'habitude de les chanter dans un ordre précis est restée mais les figures du quadrille se sont estompées puis ont disparu entre les deux guerres, le pot pourri est resté seul et a migré dans la bande.

Christian Declerck


un essai d'identification de l'origine des chansons du Carnaval de Dunkerque