jeudi 18 juin 2020

La machine infernale

publié le 22/5/2020
mis à jour le 28/5/2020, ajout de la description du double jazz-band et des infos généalogiques
mise à jour le 18/6/2020, ajout d'une photo de Paul Vandeputte


pour Thierry

C'est le nom que donne Charles Verstraete à un sytème de percussions avec commandes aux pieds utilisé dans la région du Nord autour de Roubaix et Tourcoing. Il nous en donne un témoignage vécu :



Riton Jazz, Arras
collection personnelle
Vers 1900, certains accordéonistes du Nord de la France se servaient d'une basse aux pieds, inventée en Belgique. Les accordéonistes de bals se faisant souvent accompagner par un batteur (grosse caisse, tambour et cymbales). Mais, estimant que deux hommes étaient encombrants dans les cafés et aussi plus chers, quelqu'un imagina le "jazz aux pieds" et quand l'accordéoniste était le patron, l'économie était substantielle.
Les premiers à construire ces jazz aux pieds furent Octave Créteur(1), 81 rue de l'Epeule et surtout Charles Blomme(2), tous les deux nés à Roubaix en 1885. […]
L'ampleur de la grosse caisse et du tambour ajoutait de la puissance au son. Sur les premiers modèles, les commandes étaient déclenchées par des ficelles. Par la suite, on adopta une soufflerie. L'engin était démontable pour permettre au musicien de se déplacer avec sa batterie, notamment lorsqu'il faisait une tournée. Puis vint l'électricité qui allégea l'ensemble en donnant cependant plus d'importance au ponton à commande sur lequel était installé l'artiste. Son genou droit actionnait le roulement de tambour, le gauche les castagnettes, les pieds donnant le coup de cymbales et déclenchant diverses combinaisons. Pour m'en être servi, je puis assurer qu'il fallait sortir autant de l'école de Joinville que du conservatoire de musique !
Mon père, qui débordait toujours d'initiatives et dont l'esprit inventif était toujours aiguisé, s'avisa de demander à Charles Blomme, un jazz pour deux accordéonistes avec, donc, deux pontons à commandes, agrémentés - et là était le génie - d'ampoules de couleurs variées, synchronisées avec les pédaliers et les roulements qui étaient reliés - mon père était un perfectionniste - aux éclairages de la vitrine du café. Ainsi, qu'on fut au pont Morel ou à la Fosse-aux-Chênes, la lumière était visible, signifiant qu'on jouait "chez Verstraete". Ce jazz, une machine infernale, fut le dernier chef-d'œuvre de Charles Blomme.
Raymond Verschuren, qui possédait aussi un jazz Blomme (classique) avec lequel, dans l'Oise, il faisait les bals ambulants dits "parquets", se vit offrir un jour par son fils André, la fameuse "machine infernale" rachetée à mon père. Au décès de Raymond, André la trouva dans l'héritage, avec le classique. Au cours d'une rencontre, à l'occasion d'une émission au Théâtre de l'Empire, à Paris, je suggérai à André d'en faire des reliques que Roubaix serait heureux d'accueillir. Avec Bruno Gaudichon, conservateur du Musée d'Art et d'Industrie, nous nous retrouvâmes à Creil, en 1995, pour récupérer ce don. […]

De l'Accordéon au trombone, Charles Verstraete, 2000




collection Charles Verstraete




(1) Octave Créteur : fils d'un tisserand et d'une bobineuse, il a exercé les professions de menuisier et cafetier. Sa fiche matricule nous donne plusieurs adresses, 1905 : 62 rue de l'Industrie ; 1911 : 112 rue de Soubise ; 1906, 106 rue des Longues Haies ; 1920 : 81 rue de l'Epeule (photo de son café sur le site de la médiathèque de Roubaix) ; 1928, Orroir (B), place de l'Enclus ; 1934, Mouscron (B), 164 chaussée de Lille ; en 1934 il est mentionné à Ostende. Il est mort à Mouscron en 1976.

(2) Charles Blomme : ses parents sont Belges, son père est né à Bruges, il sera soigneur dans une filature comme lui, c'est la profession que l'on relève sur ses deux actes de mariages en 1904 et en 1912 et les naissances de ses quatre enfants jusqu'en 1914. Sa fiche matricule n'existant pas (il est de nationalité belge), c'est dans les divers actes de naissances et mariages que j'ai relevé ses adresses à Roubaix, ainsi que ses professions : 1905, rue d’Alger ; 1907, rue du Vieux Hutin ; 1914, rue de Beaurewaert ; 1919, 5 boulevard de Belfort, luthier ; 1926, Roubaix, ouvrier luthier ; 1930, 185 rue de Cartigny musicien.  Il meurt à Herseaux (B) en 1970. Son  deuxième fils, Charles (1907-1972) se déclare violoniste lors de son mariage, il est alors domicilié à Colmar. J'ai relevé que sa seconde épouse, Clémence Platteau est décédée en 2017 à Wattrelos, elle aurait pu apporter son témoignage.


*****

Le jazz-band Blomme du Musée de Roubaix

1. Présentation historique
Le projet de restauration du jazz-band a été lié à l'origine au don de l'instrument au musée de Roubaix en 1993. Le donateur, accordéoniste professionnel, avait en effet exprimé le souhait que la fonction sonore du jazz-band puisse être rétablie en vue de le faire rejouer dans le cadre de manifestations culturelles, renouant ainsi avec la tradition locale d'animation des cafés de Roubaix au début du siècle. Il faut savoir, en effet, que les jazz-bands à cette époque contribuaient largement à l'animation des cafés, établissements très populaires fréquentés par la classe ouvrière, l'histoire des cafés dans les villes du nord étant elle-même très liée à l'essor de l'industrie textile. A ce titre il constitue un témoignage exemplaire d'un type de vie sociale très représentative du contexte économique de la région. Le jazz-band donné au musée faisait lui-même partie du mobilier d'un café de Roubaix, le café Verstraete ; l'intérêt qu'il représente sur le plan sociologique et le fait qu'il a été produit par une fabrique locale justifiait pleinement sa présentation et sa mise en valeur dans les collections du musée.
Le jazz-band provient de la fabrique Blomme, comme l'indique une inscription sur la peau de la grosse caisse. Cette fabrique, qui était située rue de Lannoy à Roubaix, a dû produire un certain nombre d'instruments comparables à celui-ci, mais nous n'en connaissons actuellement qu'un très petit nombre d'exemplaires. Nous manquons également d'informations concernant sa date de fabrication. Le style du décor ainsi qu'une photographie ancienne du jazz-band devant la fabrique Blomme permettent de situer sa construction aux alentours de 1914.

2. Description

Le jazz-band se compose d'un corps central et de deux estrades placées de chaque côté. Le corps central présente une structure en bois peint de forme pyramidale couronnée d'une lyre décorative. Plusieurs éléments acoustiques de type percussions occupent des différents niveaux : sur la partie inférieure un woodblock encadré de deux soufflet comportant chacun six grelots. Au-dessus une grosse caisse caisse dont la peau, côté face, est recouverte d'un décor peint représentant une figure féminine jouant de la harpe et entourée de l'inscription "Charles Blomme - constructeur - Roubaix". Sur l'un des deux batteurs en bois, au revers de la grosse caisse, sont fixés quatre disques métalliques rappelant ceux des tambourins à sonnailles et un grelot. Au-dessus de la grosse caisse une cymbale ornée au centre d'un gros cabochon en verre facetté de couleur rouge évoquant un rubis. La cymbale est encadrée de deux castagnettes. Au niveau supérieur, une caisse claire surmontée d'un triangle suspendu à un crochet en métal fixé au sommet de la lyre complète cet ensemble qui repose sur un socle en bois peint sur lequel figure l'inscription "jazz-band idéal accordéoniste". Ce socle contient un dispositif pneumatique comprenant des tuyaux en caoutchouc reliés aux soufflets des différents éléments acoustiques, ainsi qu'un système électrique permettant l'allumage intermittent des ampoules placées à divers endroits du jazz-band : quatre ampoules à l'intérieur de la grosse caisse, une ampoule située à l'intérieur du cabochon de la cymbale, douze ampoules décoratives de couleur rouge disposées sur le pourtour du jazz-band.
Les estrades sont également en bois peint et comportent à l'avant une série de douze pédales rondes disposées sur deux rangées (une rangée de sept pédales au bord, une rangée de cinq pédales plus en retrait). Sur chaque côté des estrades, à l'avant, se dressent deux montants comportant un bouton contact électrique à chaque extrémité sur leur face interne. Les quatre boutons, avaient tous disparus et ont du être refaits. Douze soufflets sont placés à l'intérieur de chacune des estrades ainsi que des contacts électriques. Sur ces estrades s'installaient deux accordéonistes qui, tout en jouant, actionnaient la soufflerie en appuyant avec les pieds sur les pédales du plancher, mettant ainsi en marche simultanément les dispositifs acoustique et électrique du jazz-band. Le frappement de la grosse caisse entraînaient automatiquement l'éclairage de celle-ci et l'impulsion donnée avec les genoux sur les deux boutons contacts des montants latéraux permettait d'obtenir un effet acoustique particulier, différent de celui obtenu par les soufflets (roulement répétitif sur le woodblock et la caisse claire). Chaque estrade est reliée à la partie acoustique du jazz-band par douze tuyaux en caoutchouc assurant la transmission pneumatique et par des branchements électriques. Notons que deux circuits électriques distincts sont intégrés dans le jazz-band : l'un fonctionne avec le courant normal et permet les différents effets lumineux, le second correspond aux contacts genoux et fonctionne avec un courant à basse tension obtenu grâce à deux transformateurs.
Il convient de souligner que ce jazz-band n'entre pas dans la catégorie des instruments de musique mécanique automatiques comme la plupart des jazz-bands connus puisqu'il fonctionne uniquement par l'intervention des musiciens accordéonistes pour lesquels il fait office d'accompagnement et constitue en quelque sorte un petit orchestre intégré. […]

extrait de :
La restauration des jazz-bands du musée d'art et d'industrie de Roubaix. par Claire Combe et Douglas Heffer
in :


merci à Philippe Nasse qui m'a transmis ce document


****
Agnès, lectrice fidèle, m'a signalé cette photo publiée dans le livre d'Hubert Boone L'Accordéon et la basse aux pieds en Belgique, éditions Peeters, Louvain, 1993. On y voit  Paul Vandeputte, de Moorsele (Flandre Occidentale), photographié en 1988 avec son accordéon bisonore Callewaert et son Jazz Band Idéal, fabriqué par Charles Blomme à Roubaix.






Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire