vendredi 7 septembre 2018

Les confidences de Line Dariel

La Voix du Nord du 16 octobre 1949 :


Line Dariel fait des confidences à nos lecteurs


toutes les illustrations : collection personnelle



Je ne retrouvais plus le chignon de Zulma. C'est que Line devait incarner la "grande vedette internationale" Nathalie Vladiskawa. Elle avait pris — pour un instant — une coiffure… hollywoodienne ! Dans le petit coin proche de la scène — de rapides changements de costumes lui interdisaient la descente en loge — elle tricotait en attendant le lever du rideau.
- C'est pour mon petit-fils. Il a trois ans maintenant et c'est un beau petit gars.

Vedette et grand-mère
Line est aussi simple en a parte qu'elle l'est en scène, aussi naturelle et aussi "bonne franquette". On n'imaginerait pas qu'elle pût refuser au journaliste l'interview qu'il sollicite.
- Comment êtes-vous venue au théâtre ?
- Ma foi, presque automatiquement. J'ai débuté comme tant de bambins en jouant à l'école communale, à l'âge de 6 ans, dans de petites pièces enfantines. J'ai eu la chance d'avoir une maîtresse qui était bonne pianiste et qui a cru déceler une vocation qui, bien entendu, s'ignorait. Elle m'a donné des leçons de piano gratuitement, car mes parents étaient pauvres : ils étaient tailleurs et pas plus riches que des ouvriers.
- Ont-ils néanmoins, encouragé votre vocation ?
- J'ai toujours dû lutter contre les miens pour vivre ce théâtre qui est mon bonheur : quand j'ai obtenu mon premier prix de Conservatoire, j'ai reçu, en rentrant à la maison, une bonne raclée.
- … qui ne vous a pas découragée ?
- Non, puisque j'ai eu prix de solfège, prix de piano, prix de chant et prix de déclamation.
- Une collection de diplômes qui devait assurer une belle entrée en scène.
- En effet, j'étais bien partie. J'ai commencé comme seconde chanteuse d'opérette à Lille. Mon premier rôle je l'ai tenu dans Les Mousquetaires au Couvent. Je paraissais même si jeune que les gendarmes se sont inquiétés de savoir si j'avais dépassé les treize ans ! Puis je suis devenue première chanteuse à Calais. Mais là, patatras ! une maladie m'a fait perdre la voix. Il ne me restait plus qu'un filet de voix à peine perceptible… Alors je me suis mariée*.
- C'était une consolation ?
- C'est bien plus simple, j'aimais un jeune homme, mais il ne voulait pas que je fisse du théâtre. Je le sacrifiais à ma passion des planches. Ma carrière paraissant irrémédiablement terminée, j'ai fait droit à sa flamme. Et bien m'en a pris. Quand j'ai eu mon fils, ma voix est revenue. Pas si belle, peut-être, ni si forte, mais très convenable.
- Vous devez être reconnaissante à votre enfant ?
- Non seulement de cela, mais de son affection et des deux beaux petits-enfants qu'il m'a donnés.
Et ma grand-mère s'attendrit, évoquant la petite famille. Mais le journaliste a une curiosité aussi cruelle qu'obstinée.

La radio a sauvé ma carrière
- Mariée, vous avez dû renoncer au théâtre ?
- La guerre est arrivée peu après la naissance de mon fils. Mon mari, mobilisé, il a bien fallut se débrouiller pour vivre. Nous étions réfugiés à Bordeaux ; j'ai joué et chanté la comédie à la Scala.
- Le succès vous a encouragée à persévérer ?
- Mon mari n'a jamais renoncé à ses préjugés contre le théâtre ; il n'a pas assisté à une seule de mes représentations ; il n'a pas entendu un seul de mes disques ; il a toujours éteint le poste de radio quand le speaker m'annonçait. C'est cependant la radio qui a sauvé ma carrière ; mon mari acceptait que j'y donnasse des auditions. Et c'est là que j'ai connu Simons.
- Celui dont le nom est dans notre esprit, inséparable du vôtre.
- Celui à qui je dois beaucoup ; c'est lui qui m'a fait faire du patois. Je me souviens du premier sketch : Le poste à galène. Je n'avais jamais joué qu'en français. Je n'osais me risquer à quitter des yeux le texte et, pendant 15 jours, j'ai eu le trac devant ce micro au delà duquel il n'y a, pour l'acteur, que le vide et l'inconnu. C'est seulement quand des lettres sont arrivées, qui redemandaient le numéro, que j'ai pris confiance. Simons avait vu juste ; j'ai patoisé avec bonheur. Depuis, nous sommes restés ensemble. Cela fait plus de vingt ans.



J'ai deux amours
- Et vous avez l'intention de demeurer fidèle au patois et au Nord ?
- Il faudrait des nécessités bien impérieuses pour me faire quitter un pays qui est le mien.
- Vous êtes née chez nous ?
- Pas précisément : c'est à Bruxelles** que j'ai vu le jour, mais je suis à Lille depuis l'âge de deux ans et je quitterais avec gros cœur une région qui a fait mon succès. Je connais tellement mon public ; je joue depuis l'âge de quinze ans, j'en ai 60, et sauf pendant les guerres je suis demeurée attachée.
- Cette affection, qui vous est rendue, vous incite sans doute à préférer le théâtre à la radio.
- et même au cinéma, bien que j'ai tourné dix films, avec Ginette Leclerc, avec ce brave Robert Linel, avec Tramel, avec Fernandel et le dernier, qui va sortir, avec Bach
- Qu'est ce film ?
- Le martyr de Bougival, Bach et moi nous tenons les rôles comiques. Le mien est très amusant.
- Vous aimez à faire rire.
- Oui, bien que personnellement, je préfère le drame. J'ai déjà fait des compositions que l'on a bien voulu reconnaître émouvantes.

Ah ces journalistes
- N'avez-vous pas de projets ?
- Ces journalistes ! ils veulent tout savoir !… Peut-être, tournerais-je avec Simons un film d'après un roman de Maxence Vandermersch, où nous ne serons ni Alphonse ni Zulma, mais des braves gens aux prises avec les conséquences d'une grève.
- Ne craignez-vous pas de dérouter un peu votre public. Il aime les classifications et n'entend pas que l'on dérange l'ordre des idées qu'il s'est faites. Simons ne peut être qu'Alphonse, Line Dariel ne doit être que Zulma. Vous êtes l'un et l'autre prisonniers de vos personnages.
- J'espère bien que non ! D'autant plus que l'action se passe chez nous et que nous incarnerons des gens de chez nous. Le patois d'ailleurs ne me ferme pas autant qu'on pourrait le croire les auditoires autres que les nôtres. J'ai eu de grands succès à Paris, en restant ch'ti'mi Un autre exemple : pendant la guerre, j'ai joué au Théâtre aux Armées : J'ai mis une condition : ne jouer que pour nos gars du Nord. Un beau jour, je suis tombée dans un cantonnement où il n'y avait que des gars du Midi. Je ne voulais pas jouer. Finalement j'ai cédé. Eh bien ! je n'ai jamais eu un tel succès. Ils étaient heureux mes petits gars et quand je leur ai dit : "Vous êtes bien gentils, mais vous n'avez rien compris", ils ont protesté avé l'assent "Mais si Madame, nous avons compris, sauf deux ou trois petits mots"

Le talisman de l'artiste
- Je vous avouerai qu'avec votre jeu de scène, cela me paraît très probable. Vous avez eu là, non seulement une belle récompense, mais auss, une assurance à ne pas négliger. Pour revenir à vos pièces habituelles, Course au Trésor ou Congés payés ou Chambre à louer, est-ce que vous leur donnez un but moral, selon la vieille devise de la comédie : "elle corrige par le rêve" ?
- On peut toujours essayer de glisser une philosophie, une leçon dans n'importe quoi. Mais moi, sincèrement, je fais rire avec la seule intention de réconforter. C'est pour les ouvriers surtout que je joue : quand ils oublient leurs peines ou bien leur misère pendant quelques heures, j'ai atteint mon but.
- Cela vaut mieux qu'une leçon de morale ennuyeuse. Mais comment faites-vous rire ?
- On ne sait pas pourquoi on fait rire : j'entre en scène et la salle éclate. Je suis la mémère, la femme du peuple. Il n'y a pas de barrière entre le public et moi. Au fond, c'est là le secret du succès : être humain, tout dire simplement comme dans la vie de tous les jours, sans vulgarité, ni prétention. Etre sincère et sensible, c'est au fond le talisman de l'artiste.

Yves MILLET

* à Lille le 16 août 1910 avec Fernand PANNEQUIN
** précisément à Molenbeek-Saint-Jean le 16 avril 1888 sous le nom de Jeanne Catherine VERCAMMEN




Zulma en justice (1934)



Le fraudeur (1937) bande annonce