samedi 21 décembre 2013

Le dernier joueur d'épinette

mise à jour 1er février 2015


Publié dans l'Almanach du Journal de Roubaix en 1939



C'est un petit homme propret, alerte encore malgré ses 74 ans bien sonnés, et que l'on rencontre parfois, le dimanche, dans un café du centre, jouant allègrement de son instrument. Il est le dernier, sans doute, des joueurs d'épinette, cet instrument vieillot, au son duquel dansèrent jadis, au Grand Siècle, marquis poudrés et belles dames aux atours somptueux… Le vieux joueur lui a conservé tout son attachement ; il faut le voir caresser son cher instrument qu'il a d'ailleurs confectionné lui même, avec des soins attentifs… 
Gustave Desmons, tel est son nom, est un Roubaisien de vieille souche qui vit le jour en 1864, Grand Place, où son père, barbier et cabaretier, possédait jadis son échoppe et un atelier d'ourdissage. C'est là qu'il grandit ; la conscription l'épargna et il ne lui vint jamais à l'idée de quitter l'ombre de son clocher. Ses plus lointains voyages furent La Festingue et Herseaux où il allait de temps en temps faire sa provision de tabac belge. Il se maria, eut quatre enfants, et vieillit ainsi doucement, sans beaucoup s'en apercevoir, bercé par les accords surannés de son épinette.
Comment il choisit son instrument ? Il ne sait plus, il lui semble que toujours il sut jouer de l'épinette. Ce n'est pas un artiste, bien sûr, ni un virtuose. Il est beaucoup plus que ça : un fervent, et son répertoire ne comporte pas moins de 580 morceaux ! Il est éclectique dans ses goût, et ses exécutions vont du grand air de "la Traviata"… à "la Valse à Julot". Il n'est pas musicien, non plus, et les premiers éléments du solfège lui sont inconnus.
- Seulement voilà, dit-il, d'un air entendu, j'ai de l'oreille.
Et il lui suffira d'ouir une ou deux fois tel ou tel air pour que celui-ci reste gravé dans sa mémoire. Naturellement, il ne faudra pas lui demander une interprétation rigoureuse de la partition. Il a d'ailleurs le classicisme en horreur et il aime donner à ses airs une personnalité parfois assez inattendue. C'est ainsi que l'ouverture de Poète et Paysan se voit, de-ci de-là, agrémentée de petites variantes que Suppé n'avait certainement pas prévues. 
- On est artiste ou on ne l'est pas… pas vrai ?
Gustave Desmons est son propre facteur et, tout comme le luthier de Crémone, il cherche inlassablement de nouvelles sonorités. Son rêve serait d'imiter parfaitement - en tonalité et en puissance -  le piano mécanique, le crin-crin, son grand ennemi. Aussi ne pouvant y parvenir par le simple moyen de l'épinette, il y a adjoint tout un système de grelots dont il arme ses poignets. Il faut le voir alors se trémoussant comme un beau diable, faire du bruit comme quatre !
Il est son propre facteur, nous avons dit. mais il ne dédaigne pas, à l'occasion, d'exercer pour autrui ses talents de luthier.
- Mais sur commande seulement, ajoute-t-il.
Il se contente de peu, et pour soixante francs, il fabrique, dans sa petite maison de la cour Lefèbvre, rue Notre-Dame des Victoires à Roubaix, une excellente épinette du genre dit "des Vosges". Il ignore totalement d'ailleurs, l'existence des épinettes à clavier. Quelques planchettes de sapin, quelques cordes à violon et diverses ustensiles lui suffisent pour monter une épinette qu'il enjolivera ensuite de mille fioritures de son cru.
- Seulement voilà, les clients sont rares, très rares, constate-t-il en hochant la tête.
Maintenant il nous faut dire que ce grand méconnu ne joue pas seulement pour l'amour de l'art. Chômeur depuis dix ans, il tire de son épinette quelques ressources qui viennent agréablement soutenir son modeste budget. Le samedi soir, le dimanche, les jours de fêtes, son épinette sous le bras il déambule en ville, entrant ici ou là, dans un café accueillant.
En attendrissant à force de naïve fierté, il régale les consommateurs d'une audition. Il lui est même parfois arrivé - bonheur suprême - que le jazz de l'établissement se mit de la partie, et c'est alors un véritable récital qu'il offrait à l'assistance. Puis casquette à la main, il fait le tour de "l'honorable société", recueillant force gros… et petit sous.
- Oh ! vous savez, dit-il d'un air désabusé, les cachets ne sont jamais bien gros : dix francs le dimanche, sept ou huit francs en semaine…
Tel est Gustave Desmons, le dernier joueur d'épinette, qui, si vous le désirez, jouera pour vous "O sole mio" ou "J'ai perdu mon pantalon". M. L.

*****


Gustave Joseph Desmons est né le 1er mars 1864, fils d'Isidore Jacques et Célina Lerouge. En 1884, lors de la conscription militaire, un défaut de vision, une taie sur la cornée droite, le fait affecter dans les services auxiliaires, au service alimentation où il exerce son métier de boulanger. A son mariage, le 5 septembre 1887 avec Eugénie Carlier, il se dit ourdisseur.
Il est le premier des "derniers joueurs d'épinette" qui seront découverts dans la région Nord-Pas de Calais. D'autres suivront beaucoup plus tard, tels M. Desmedt à Roncq, Marcel Leuwerck à Bailleul, Albert Bulques à Fives-Lille, Jean-Baptiste Gernez et sa fille Marie à Avesnes les Aubert, Jules Buzard à Cagnoncles, Adolphe Canonne à Avesnes les Aubert, Henri Jocaille à Quievrechain, que vous pouvez retrouver dans le livre de Patrick Delaval, l'Epinette du Nord.

J'ajoute cette découverte récente. Il a existé une société musicale nommée Les Joyeux Epinettistes Roubaisiens, créée en 1900, d'abord dirigée par A. Bruggeman, qui était constituée de 27 exécutants., puis par V. [Victor ?] Hayart, avec 30 participants, en 1905-1907. Information relevée dans l'Annuaire des Artistes. Peut-être que M. Desmons en a fait partie ?

Christian Declerck



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