jeudi 10 décembre 2009

Les matines de bergers

dessin à la plume de Patrick Delaval

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Revue des traditions populaires - tome XXIII - 1908

Anciennes coutumes du pays d’Artois III


Les matines de bergers au Valhuon
(Canton d'Heuchin, arrondissement de Saint-Pol-sur-Ternoise)


Le vent du nord souillait encore avec violence et, malgré la difficulté des chemins, on apercevait à la faveur de la lune et du vif éclat des étoiles, une foule d'ombres noires qui, dans toutes les directions, cheminaient péniblement sur le voile blanc qui couvrait la terre ; le bruit des pas et des conversations laissait cependant entendre, de loin en loin, les sons de la cornemuse que les échos d'alentour répétaient fidèlement dans le silence de la nuit.

« C'était le 24 décembre 1807 ; il était minuit et la cloche du village cessait de se faire entendre... La foule se pressait déjà à l'entrée de l'église ; la clarté des bougies arrivait à peine jusqu'au portail, où s'agitaient tumultueusement un grand nombre d'hommes. Dans l'étroite enceinte du temple les rangs étaient serrés, et c'était avec grande peine que des sergents armés de couteaux de chasse contenaient l'impatiente curiosité des spectateurs qui, à chaque instant, envahissaient l'étroit passage conduisant du portail au chœur de l'église.

« Plus d'une fois les nombreux enfants qui se pressaient sous le porche avaient tenté de pénétrer plus avant dans la nef, mais les efforts des sergents les avaient toujours refoulés.

« Bientôt le vénérable prêtre qui desservait la paroisse parut à l'autel, et les chants liturgiques commencèrent... Au moment de l'Offrande, le prêtre descendit majestueusement les marches de l'autel et vint se placer à la balustrade, faisant face aux assistants ; à sa droite et à sa gauche étaient plusieurs enfants de chœur qui, de temps en temps, soufflaient sur leurs doigts pour essayer de réchauffer leurs petites mains rougies par le froid ; vers les extrémités de la balustrade étaient postés deux jeunes hommes très robustes, portant chacun à la main une énorme branche de houx.

« Le prêtre avait à peine présenté la patène au lutrin que l'on entendit le son de la cornemuse résonner sous la voûte du temple. Dans cet instant, les spectateurs s'agitèrent, la foule fut contenue avec peine par les sergents, qui durent même faire usage du plat de leurs couteaux de chasse ; le calme se rétablit bientôt et l'on vit s'avancer un berger portant un gâteau au bout de sa houlette. Il était immédiatement suivi d'un individu qui, sans doute, pour mieux ressembler au symbole de la pureté et de l'innocence, s'était affublé de blanc des pieds à la tête ; il semblait s'être poudré la figure avec de la farine, et conduisait par le cou un agneau magnifique qui de toutes ses pattes résistait à suivre le berger jouant de la cornemuse. Arrivé en face du prêtre, celui-ci s'agenouilla et baisa la patène ; en se relevant, il présenta son offrande, qu'il retirait toujours au moment où les enfants de chœur étaient sur le point de l'atteindre ; il mit enfin un peu de complaisance, et le gâteau fut à l'instant détaché de la houlette.Il enfla de nouveau sa cornemuse et fut reconduit cérémonieusement jusqu'au portail de l'église ; vinrent après lui les bergers d'Hucliers, de Belval, d'Hestrus, de Sains, de Tangry, de Bours et d'autres communes environnantes.

« Les offrandes étaient déjà abondantes et plus d'un gâteau avait reçu les atteintes des doigts des enfants de chœur, quand parurent les bergers de Diéval.Quittant leurs coteaux blanchis par la neige et bravant un froid rigoureux, ils s'étaient frayé, non sans danger, un chemin à travers la plaine qui les séparait du Valhuon ; ils étaient deux ; un troisième, affaibli par l'âge, avait voulu les accompagner, mais ses infirmités l'avaient contraint à retourner sur ses pas ; cependant avant de quitter ses compagnons, il avait joint ses présents à ceux qu'ils allaient offrir. Le costume de ces deux bergers était magnifique : un large chapeau orné de rubans ombrageait leurs figures colorées; de longues guêtres blanches se fixaient au-dessus de leurs genoux avec de jolis nœuds de rubans rouges et verts ; leurs casaques et leurs culottes étaient d'étoffe noisette. Ils s'avançaient majestueusement en jouant de la cornemuse à ravir, et ne partirent point étonnés, comme les autres bergers, d'entendre les voûtes du temple redire leurs accords nés dans un pays où là nature s'est plu à embellir de riants coteaux, les échos avaient tant de fois répété leurs délicieuses pastorales qu'il leur semblait sans doute être encore sous le tilleul du Grand Herlin, ou sous les chênes du Bois-Robert. Les airs qu'ils jouaient pénétraient les coeurs de je ne sais quelle douce émotion ; à la houlette du premier était suspendu un énorme gâteau parfaitement doré et sur lequel des rubans artistement disposés formaient deux cœurs enflammés.

« Le second, outre un gâteau sur lequel était tracé comme un bosquet de roses, apportait un énorme lièvre, offrande du vieux berger que la rigueur de la saison et la difficulté des chemins avait retenu auprès de son troupeau. Mais ce que chacun voulait voir, c'était le chien de ce dernier, qui était venu remplacer son maître ; il suivait respectueusement le cortège, et à son long poil gris et noir pendaient çà et là de petits glaçons brillants comme le cristal : il paraissait assez incommodé de ceux qui étaient fixés autour de ses pattes, car elles se levaient plus que de coutume et le petit bruit qu'il produisait en marchant n'avait pas peu contribué à le faire remarquer des assistants. Il y avait dans la contenance de ce chien un je ne sais quoi qui commandait le respect : pas un seul des enfants entassés sous le portail n'avait tenté de lui donner le moindre coup de pied ; au contraire, plusieurs se vantaient à leurs camarades de l'avoir caressé.

« À peine les deux bergers furent-ils arrivés à la balustrade, que la foule fit irruption et que bon nombre de ceux qui étaient rapprochés du chœur vinrent se heurter contre le pupitre : les deux hommes armés de houx les firent bientôt reculer, en les frappant sur les jambes, sur les mains et même sur la figure ; beaucoup en éprouvèrent des égratignures, d'autant plus piquantes que le froid était très vif. Tous les yeux des enfants de chœur étaient tournés vers les gâteaux et le lièvre que les bergers apportaient, mais le prêtre conserva son attitude pleine de dignité en leur faisant baiser la patène. Plus de cinq minutes s'écoulèrent avant que les enfants de chœur pussent arriver à décrocher et le lièvre et les gâteaux, et cette espièglerie eût duré plus longtemps encore si le curé n'y eût mis fin par un regard plein de bonté qui décida les bergers à faire acte de complaisance ; toutes les mains des enfants de chœur eurent bientôt couvert l'épaisse fourrure du lièvre. Et le murmure flatteur qui avait accueilli les bergers de Diéval les reconduisit jusqu'à la sortie de l'église.

« D'autres bergers arrivèrent, et le calme qui jusqu'alors n'avait cessé de régner se rompit tout à coup ; les sergents furent un instant contraints de céder, et dans le tumulte un enfant de dix à douze ans pénétra jusque dans la chaire de vérité, et de là administra maints coups de fouet à ceux qui n'eurent pas la précaution de s'éloigner aussitôt. Ses camarades restés sous le portail applaudissaient à cette méchanceté ; mais bientôt un magister vint le faire descendre en le tenant par l'oreille. Dans la bagarre, les sergents, ayant cédé à un mouvement de colère, avaient malheureusement blessé quelques assistants, peu grièvement, il est vrai. Toutefois, le calme s'était un peu rétabli ; le prêtre saisit ce moment pour monter en chaire et reprocher vivement aux perturbateurs le scandale qu'ils avaient occasionné ; son discours fut néanmoins empreint de cette bonté qui cherche à pardonner ; les paroles du pasteur firent grande impression sur les auditeurs. En terminant, il déclara qu'il ne permettrait plus désormais une cérémonie qui était devenue un spectacle mondain ; ferme dans sa résolution. Depuis cette époque, la cérémonie des Matines des Bergers fut abolie, aux grands regrets des bergers du canton, qui se plaisaient encore à raconter combien ils étaient fiers d'aller, chaque année, déposer leurs offrandes aux pieds de Jésus-Enfant. »

(Journal d'annonces des Ville et Arrondissement de Saint-Pol, numéros des 23 février et 15 mars 1834).
Les airs de cornemuse (ou piposso) que jouaient jadis les bergers du pays de Saint-Pol n'ont pas été conservés ; j'ai vainement interrogé à ce sujet un certain nombre de vieillards, dont quelques-uns seulement n'avaient gardé qu'un vague souvenir des Matines de Bergers.

Ed. Edmont.

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autre analyse de ce texte par Alfred Demont (1872-1935)

Les Matines de bergers en Artois lors de la fête de Noël

La cérémonie dite Les Matines de Bergers a disparu il y a une soixantaine d'années, mais eut auparavant très longue vie. Elle était en vogue, au début du siècle dernier, à Valhuon, village à une lieue de Saint-Pol. Une toute petite gazette, ancêtre de L'Abeille, le Journal d'annonces des ville et arrondissement de Saint-Pol, dans ses numéros des 23 février et 15 mars 1834, en a donné une description que nous résumons ci-après : Au cours de la messe de minuit, le moment de l'offrande arrivé, le prêtre officiant, tenant sa patène, descendait les marches de l'autel et s'approchait de la balustrade. Des enfants de choeur l'entouraient et, de chaque côté, vers les extrémités de la balustrade, étaient deux jeunes hommes porteurs chacun d'une longue branche de houx. A cet instant précis, s'élevait dans l'église archicomble, le son de la cornemuse, du piposo, ainsi qu'on appelle cet instrument de musique dans le patois du pays, et l'on voyait alors s'avancer vers le prêtre un berger vêtu de son costume habituel, lourd manteau en peau de mouton appelé plu et grand chapeau de feutre, et tenant à la main sa houlette, au haut de laquelle était attaché un gâteau. Ce berger était suivi d'un individu habillé de blanc des pieds à la tête, la figure elle-même blanchie, lequel conduisait un bel agneau qui bêlait et résistait de toutes ses pattes pour ne pas le suivre. Puis, venaient les bergers de toute la région, des communes d'Huclier, Belval, Hestrus, Sains, Tangry, Bours, etc. Arrivé en face du prêtre, chacun d'eux s'agenouillait et baisait dévotement la patène qui lui était présentée. Le berger offrait ensuite son gâteau ; mais, quand les enfants de choeur avançaient les mains pour le prendre, il l'écartait vivement afin qu'ils ne pussent pas s'en emparer et ce jeu durait un moment, à la grande joie de l'assistance. A la fin, les gâteaux étaient tous passés en la possession du curé et les bergers partaient en jouant sur leur cornemuse des airs de circonstance, airs qui, malheureusement, n'ont pas été recueillis et sont aujourd'hui perdus. On aimait surtout à voir arriver les bergers de Diéval, dont la tenue était magnifique : un large chapeau orné de rubans, de longues guêtres blanches, fixées au-dessus des genoux, avec de jolis nœuds rouges et verts, casaque et culotte d'étoffe couleur noisette. Ces bergers s'avançaient majestueusement en jouant les plus belles mélodies pastorales. Ils avaient chacun au bout de leur houlette un gâteau énorme, bien doré et artistement décoré de deux coeurs enflammés. Parfois, un chien les accompagnait. En face du prêtre, ils faisaient comme les bergers précédents. Mais la foule voulait les voir de tout près et c'étaient alors des bousculades, dans lesquelles intervenaient les porteurs de branches de houx, qui se servaient de celles-ci pour en frapper les assistants et les faire reculer. On comprend très bien qu'à la fin le public, qui sortait de la Révolution et n'avait plus le même respect qu'autrefois pour ces pieuses coutumes, se soit laissé aller à des scandales. Il y eut même tant de bagarres dans l'église qu'on fut obligé de supprimer les Matines de Bergers. Elles eurent lieu, pour la dernière fois, à Valhuon le 24 décembre 1807.
A Heuchin, M. Basin, qui y fut curé de 1817 à 1833, essaya d'établir cette coutume dans sa paroisse. Il y réussit ; mais, au bout de deux ou trois ans, il dut l'interdire, des désordres étant survenus tout de suite*.
A Sombrin, on voulut aussi, après la réouverture des églises, tout au début du XIXe siècle, reprendre les usages relatifs à la messe de minuit. Les bergers du village et ceux des fermes environnantes vinrent à l'église en chantant et en s'accompagnant sur leur musette. Ils avaient avec eux un mouton enrubanné. Cela attirait une foule de fidèles dans le sanctuaire brillamment illuminé, fidèles tant de la commune que des paroisses voisines. Les Matines de Bergers ne prirent fin, à Sombrin, qu'en 1830, croit-on. Mais elles existaient en d'autres endroits de l'Artois et furent, là, plus longtemps en honneur.
A Wierre-au-Bois, par exemple, à un kilomètre de Samer, cette coutume se pratiquait encore vers 1870. Les bergers des fermes et villages voisins, revêtus de leur manteau en peau de mouton recouvert de toile et leur grand chapeau ciré sur la tête, venaient à la messe de minuit, suivis chacun d'un agneau et d'un chien, en enflant leur cornemuse. La messe terminée, ils se rendaient ensemble à la crèche et là jouaient des Noëls du pays, ainsi que celui qui se chante encore partout aujourd'hui : « Il est né le divin Enfant ». Il y avait tant de curieux accourus des alentours pour assister à cette cérémonie ancienne que l'église ne pouvait pas les contenir tous.**
Cette coutume se pratiquait également dans l'Aisne. Les Matines de Bergers s'appelaient ici la Messe des Bergers. A l'offrande, ceux-ci, dans leur costume connu, avec la houlette et le paneton, s'avançaient procèssionnellement vers l'église pour y saluer l'Enfant-Jésus. Des bergères conduisant un agneau les suivaient, et tous chantaient des Noëls.
En Flandre, en Normandie et dans le Midi, en Haute-Gascogne, on retrouvait jadis cette coutume, mais avec des variantes en chaque endroit. Dans son numéro du 23 décembre 1930, Le Journal a publié un article d'Emile Condroyer : La Messe de minuit aux Baux de Provence où les pâtres renouvellent l'offrande des bergers de Bethléem. La cérémonie principale de cette fête du « pastragë » a quelques ressemblances avec celle que nous venons de rapporter. 
La Fête des Bergers, au pays de Caux, en Normandie, avait plus d'analogie avec la coutume provençale. Elle existerait encore, nous assure-t-on à Forges-les-Eaux (Pays de Bray). N'y a-t-il pas lieu de regretter cette coutume qui mettait plus de poésie encore danc cette cérémonie si touchante et si populaire de la messe de minuit ? Si nous le pouvons, nous publierons prochainement quelques vieux chants de Noël qu'à force de recherches nous avons recueillis dans notre pays d'Artois. Aujourd'hui, nous nous contenterons de noter les dictons qui ont encore cours sur cette époque de l'année. Ce sont avant tout des dictons météorologiques et agricoles :
1. Claires matines, clair blé
C'est-à-dire si la nuit de Noël est claire, la grange ne contiendra pas beaucoup de céréales ; si, au contraire, elle est sombre, la grange en sera remplie. En Belgique, on croit tout à fait le contraire.
2. Intdr el'tous les Saints et V Noé In' peut ni trop pluvoir ni trop viner.
3. Al' Saint-Thomas Cuis tin pain, bues (lave) tes draps; Dins troe jours Noé sera.
ou : Té n'éros posent sitôt buè Qu' Noé i s'ro arrivé.

A. DEMONT.

Revue de Folklore Français et de Folklore Colonial, 1933

* Voir : Notice sur Heuchin, par M. l'abbé Edouard Bourgois, Calais, 1889, page 43
** Voir sur le registre de la paroisse de Wierre-au-Bois la relation du curé M. Grebet ; et Galerie ecclésiastique et religieuse de la paroisse Saint Nicolas à Boulogne sur Mer, par M. l'abbé Mermet, tome I, pp. 41-42, Saint Inglevert, 1930.




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« Les cornemuses de la St Druon »

gravure de Patrick Vernet


L’association TRACES a édité « à l’ancienne » une gravure d’après un tableau du XIXe siècle représentant la procession de St Druon à Rebreuve Ranchicourt (Pas de Calais). Cette scène de genre montre la statue du Saint patron des bergers, portée à bras d’homme, et accompagnée par deux joueurs de piposa, nom vernaculaire de la cornemuse des bergers des régions septentrionales de la France.
Ce document exceptionnel, seule représentation iconographique de cet instrument en situation de jeu a été retrouvé en 1994 par Patrick DELAVAL au moment de la vente du domaine du château qui appartenait à la comtesse de Ranchicourt. L’original, un lavis coloré rehaussé d’encre daté de 1823, est signé « Philibert Damiens de Ranchicourt », et porte la mention manuscrite « dessiné d’après nature ». Patrick DELAVAL a pu avoir accès aux croquis et études préparatoires où il apparaît que c’est le même musicien qui a servi de modèle pour les deux cornemuseux.
Ce document atteste en tout cas la pratique de la piposa au début du XIXe siècle, en Artois , alors que les rares témoignages dont nous disposions se situaient plutôt dans le Boulonnais.
La localisation actuelle du tableau n’est pas connue, la Comtesse de Ranchicourt ayant quitté sa région d’origine depuis.
Consciente de l’intérêt majeur de ce document, l’association TRACES en propose une édition comme dans les temps anciens où la gravure était le seul moyen d’assurer la reproduction et la diffusion de masse des œuvres d’art.
Ce travail d’édition à partir d’un dessin (illustration du haut de la page) réalisé par Patrick DELAVAL a été confié à Patrick VERNET, graveur professionnel et enseignant de cet art qui travaille selon les techniques traditionnelles (eau forte, pointe sèche, burin…) sur plaque de cuivre. Le tirage est réalisé avec une presse à la main, sur papier pur chiffon au format 1/4 de jésus (28 x 38 cm).
Il s’agit d’une édition limitée et numérotée à 100 exemplaires qui est proposée au prix de 30 € frais de port compris.
auprès de l'Association TRACES chez Jean-Jacques RÉVILLION 70, rue du Général De Gaulle 59242 Cappelle en Pévèle - FRANCE