vendredi 22 février 2019

La dernière Gilde de Flandre


Dans un coin ignoré de la Flandre, dans un tout petit village, existe une très vieille société. Ce petit village, c'est Eecke, à quelques kilomètres d'Hazebrouck, et cette société c'est la Gilde. La Gilde, voilà un mot auquel nous ne sommes plus habitués, et qui nous reporte à plusieurs siècles en arrière.
Les gildes se constituèrent, en effet, aux XIVe et XVe siècles. C'étaient des sociétés littéraires, qui se consacraient spécialement à la composition ou à la représentation des pièces dramatiques, qu'on appelait mystères, moralités ou sotties, sous le nom de Chambres de Rhétorique. Il faudrait un volume pour en raconter l'histoire. Elles ont, d'ailleurs, toutes disparu ; les dernières, pendant le XIXe siècle. Une seule a survécu, celle d'Eecke.
Et il est intéressant, en notre siècle trépidant et agité, de rencontrer ces organismes aux formes surannées, ce spécimen encore vivant d'une espèce disparue. La gilde d'Eecke a près de quatre siècles d'existence. Les "rhétoriciens" de ce village reçurent leurs lettres d'agrégation de la société maîtresse d'Ypres, le 19 mai 1542, et furent dénommées "Verblyders in het' Cruys" (se réjouissant dans la croix). Leur bannière porte cette dénomination sous une forme curieuse. On y voit une croix, dans laquelle on peut lire "Verblyder" ; à gauche, un van ; à droite, un chêne. Ce qu'on pourrait prendre pour des objets symboliques est tout simplement un rébus. "Verblyders" se trouve "dans la croix" ; donc en flamand, "Verblyders in het' cruys". Le van se traduit Wan, qui signie également "de". Enfin, le chêne se dit "Eycke". En tout : "Verblyders in het' cruys van Eecke"

La gilde d'Eecke, à l'heure actuelle, comprend une trentaine de membres. Elle a à sa tête un "prince", un "doyen" et un "gouverneur" ; ces titres sont plutôt honorifiques, car leur rôle se borne à fort peu de chose. Ils président les réunions qui ont lieu cinq fois par an, à des dates déterminées par de très anciens statuts ; le dimanche avant le jour de sainte Dorothée, le 3e jour de mai, le jour du Saint Sacrement, le jour de l'Assomption, le mercredi de la kermesse. Ces réunions ont lieu au siège de la Société, à la "Chambre de rhétorique". C'est une modeste salle au premier étage de l'estaminet de la Maison Commune. Les murs, blanchis à la chaux, s'adornent de cadres où jaunissent lentement, sous le verre, les discours prononcés sur la tombe des anciens présidents. Au bout de la table, trois fauteuils de chêne sculpté, garnis de cuir et de clous de cuivre. C'est là que siègent le prince, le doyen et le gouverneur, aux jours d'assemblée. Ces jours-là, tous les "confrères rhétoriciens" assistent à une messe célébrée à leur intention. On peut les voir se rendant, de bon matin, à l'église, en file indienne, gravement, précédés du porte-bannière. Ceux-ci ont conservé d'un costume qui fut autrefois luxueux, un bicorne agrémenté d'un majestueux plumet blanc. Et rien n'est plus curieux que le défilé en monôme, dans le brouillard matinal, de ces braves gens, qui ont l'air accomplir un rite sacré.
Après la messe, les "rhétoriciens" s'en vont à leurs occupations journalières et se retrouvent, à trois heures, à la "Maison Commune". Alors commencent les "divertissements". On joue aux cartes ou aux boules. L'enjeu est fixé statutairement à un sou la partie. Nous sommes loin du baccarat ou du poker. A six heures, les jeux cessent. Les "gildebrœders" se rendent à la salle qui leur est réservée. C'est ici qu'apparaissent les amusements… littéraires. Je me suis laissé conter qu'il y avait autrefois d'excellents poètes à la gilde. Leurs œuvres, conservées dans les archives, après des aventures variées, ont fini par disparaître. Il n'y a plus de compositeurs aujourd'hui. Les vieux chantent les chansons qu'ils ont apprises dans leur jeunesse, de vieux lieds flamands aux airs doux et mélancoliques. Quant aux jeunes, on tolère qu'ils chantent en français, chose qui était strictement défendues, il y a quelques années encore. La "Valse brune" et la "Baya" remplace "l'Histoire des deux enfant de roi" et la "Légende du Reuze Halewyn".

Il y avait naguère, à la gilde, un fou, ou bouffon (den sot van de gilde). On conserve pieusement ses reliques : un habit aux losanges rouges et jaunes, où tintent des grelots, et la batte de cuir, qui pend mélancoliquement à un clou, aujourd'hui. Ne fait pas partie qui veut de la gilde. Quand un nouveau membre se présente, on discute ferme, en assemblée, l'opportunité de son admission. L'imprétrant attend avec anxiété, dans la salle de l'estaminet, qu'on ait statué sur son sort. Après discussion, on procède au vote, qui se fait d'originale façon. On donne à chaque membre deux haricots, un blanc, un noir. Puis on passe deux assiettes, qui forment l'urne. Chacun y dépose le haricot de son choix. S'il y a majorité de blancs, le postulant est admis; auquel cas le garçon de la société, le "knaep", va le chercher, et arrivé au seuil de la chambre, lui cire les chaussures, tandis qu'un des "rhétoriciens" lui frappe le dos avec la batte du fou. Ce sont là des symboles dont on ne voit plus aujourd'hui que le côté amusant, mais qui viennent, sans doute, des épreuves d'entrée d'autrefois.
Telle qu'elle est aujourd'hui, la "Rhétorique" est bien déchue de sa splendeur de jadis. Nous sommes loin des tournois poétiques, des "prys-kampf" qui faisaient accourir tout un peuple. Le mombre des "rhétoriciens" diminue d'année en année, et, bientôt, sans doute, la dernière gilde de Flandre aura vécu.

André Biebuyck

Le Grand Echo du Nord et du Pas de Calais, 16 juin 1913
source Gallica





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