lundi 20 février 2017

Réaction à propos de Musicarchives

Canter ché vivre !

Répertoire, place de la musique dans les sociétés anciennes, confirmation (ou non) d'une création spécifiquement régionale, traditions... en s'intéressant à des documents anciens, le projet Musicarchives ne peut pas laisser indifférents les lecteurs et rédacteurs d'un blog qui s'appuie sur des années de recherches, collectages, conservation, mise en valeur de documents sonores, manuscrits ou imprimés.
Il en avait déjà été question dans ces pages, annonce et compte-rendu d'une conférence chantée, d'une journée d'étude. Merci à Christian Declerck d'avoir diffusé ces informations !
Porté par Sophie-Anne Letellier, le projet Musicarchives s'intéresse aux chansons de carnaval possédées par la Médiathèque Jean Levy (ex Bibliothèque Municipale) de Lille. Au micro de Radio PFM, elle évoque leur découverte grâce à la thèse de Pierre Pierrard, et sa stupéfaction en découvrant la réelle ampleur et richesse de ce fonds.
émission à écouter ici
Parlons d'abord de la collection. Il ne s'agit pas de dizaines, voire de quelques centaines de chansons telles que recensées par Pierre Pierrard, mais de plus de 3 000 feuillets, témoins de la vitalité du carnaval lillois au XIXe siècle, du foisonnement des sociétés, lieux de socialibilité ouvrière, et des innombrables estaminets qui en étaient les sièges. Œuvre de sociétés chantantes, buvantes, d'entraide, etc. la chanson, tour à tour festive, anticléricale, burlesque ou revendicative occupe une place déterminante dans la vie quotidienne.

une société chantante devant l'épicerie-buvette G Debouver- Roubaix (coll. bn-r)

Vous ne serez point publiées par les journaux de tous les pays [...] Vous aurez pour bibliothèque la mémoire de l'ouvrier (Alexandre Desrousseaux - A mes chansons). Si l'auteur du Petit Quinquin voit ses chansons éditées et intégrer les bibliothèques, ce n'est pas le cas de la production de feuilles volantes écrite de façon anonyme ou sous pseudonyme à Carnaval. Le don des collections constitués par Fernand Danchin, érudit local, lors de son décès (1911), permet à la Bibliothèque Municipale de Lille de recueillir ces chansons. Elles rejoignent alors celles conservées par les Archives Municipales au titre de la censure sur les publications : nul ne pourra exercer, même temporairement, la profession de crieur, de vendeur ou de distributeur, sur la voie publique, d’écrits, dessins et emblèmes imprimés [...] sans autorisation préalable de l’autorité municipale. [...] Les dispositions ci-dessus sont applicables aux chanteurs sur la voie publique... L'achat de 400 nouveaux feuillets viendront compléter la collection en 2003.

assiette historiée série "Chansons lilloises de Desrousseaux" (coll. particulière)

Peu accessibles durant des décennies, dépourvues d'inventaire détaillé, les chansons sont traitées à la fin des années 1980 par Anne Marie Poncet, en charge du fonds régional. Chaque feuillet, doté d'une côte spécifique, est indexé de multiples entrées (titre, auteur, société, lieu, sujet...) permettant recherche et consultation sur place. Imprimés "bon marché" sur papier acide, les chansons sont guettées par la dégradation... Objet de "consommation immédiate", le feuillet, vendu dans la rue ou au siège de la société, n'avait certes pas vocation à "dépasser" le temps carnavalesque ! Pour assurer leur bonne conservation, les chansons sont déplacées dans des dossiers et emboitages de conservation neutres.
Le travail scientifique de classement étant réalisé, tout projet de mise en valeur devient nettement plus simple : exposition Canter ché vivre (mai-octobre 1988), tirage en fac-similé d'une centaine de chansons, vendues en pochettes thématiques. Des actions qui contribuent à faire sortir les chansons de l'ombre., et qui en suscitent d’autres, à l’initiative du public ou d’autres collectivités (documents pédagogiques, article…). Aujourd’hui, achevant le dispositif de conservation, la numérisation de la collection, dotée d'outils de recherche consultables sur les sites de la médiathèque numérique de Lille et de Gallica, permettrait diffusion et recherches !


couverture catalogue exposition Canter ché vivre (coll. particulière)


Est évoquée la construction d'une base de données sonores à partir d'une centaine de feuillets chantés par des chanteurs "volontaires". L'idée est séduisante, la mise en voix constituant un double moyen de les faire vivre : les textes étaient faits pour être chantés, l'oralité permettrait de redonner sens aux paroles patoises dont la forme écrite "bride" souvent la compréhension. 
Quelles seront les conditions et critères de ce choix ? Les chansons présentent évidemment des qualités inégales, mais on peut discuter de la présentation critique faite dans l'interview de certains thèmes récurrents. Ainsi, celui du mari qui se plaint de sa femme (ou l'inverse) présenté comme moins riche que d'autres plus anecdotiques. Rappelons qu'il fait partie du grand thème des mal-mariés, maris faibles (ou camanettes autoritaires, au choix), populaire s'il en est, inséparable de la tradition carnavalesque et du charivari, alimentant largement la chanson traditionnelle. Certains thèmes, par leur fréquence, pourraient porter aussi à réflexion. Tout comme, dans la Boîte à Musiques de Coérémieu, nous nous étions interrogés sur les similitudes de deux collectages "traditionnels" (ici et ), pour découvrir leur genèse, le texte d'un cordonnier lettré de Desvres, parions que ces chansons nous réservent des surprises. Qui sait ? la dernière chanson du collectage du SMABP, Min camarad' Flipot pourra peut-être bien trouver là sa filiation dans les multiples chansons de carnaval évoquant les déboires du petit peuple découvrant un nouveau mode de transport au milieu du XIXe siècle...
Plus délicat le problème de l'absence de musique. On chantait "sur l'air de", airs "anciens", de contredanses, de vaudevilles… L'intégralité de La Clé du Caveau (1811) est disponible sur internet, doublée des fichiers mp3. Un nombre significatif d'airs furent aussi empruntés aux compositeurs locaux, parfois édités en recueils comme dans le cas de Desrousseaux. La saisie informatique sera nécessaire, travail que les musiciens qui ne lisent pas les partitions connaissent ! Tous les airs ne seront pas trouvés ? Fort possible... Il faudra renouer avec la technique des chansonniers de l'époque, puiser dans les recueils, utiliser le "mode d'emploi".


Clé du caveau 1811

Chanter implique des chanteurs… Le projet est commencé. Il convient de préciser s'il est ouvert, et comment. Dans l'interview, Sophie-Anne Leterrier évoque les dangers des "gardiens de la tradition" en prenant de façon étonnante l'exemple de la pratique de la danse folk ! Il serait dommageable, voire incompréhensible, qu'apparaisse une doxa écartant de fait des musiciens, picardisants ou non, porteurs d'une réflexion ou d'une pratique parfois pré-existante au projet. La musicalité de la langue réside dans son oralité, le texte écrit n'étant qu'une codification partielle. Dès lors, le lien entre l'expérience d'appropriation contemporaine de ces chansons et l'écoute des collectages patois et chantés anciens apparait comme une évidence ; comme le musicien routinier écoute et apprend, à l'oreille, des anciens... Ce blog propose des collectages, mais d'autres dorment, au risque de l'oubli, voir de la destruction. Les localiser, inventorier, écouter complèterait assurément ce projet.
Reste le volet de la diffusion de ces enregistrements. L'outil serait l'auditorium npdc, lancé en octobre 2014. Est-il vraiment à la hauteur des enjeux ? Fréquemment aux abonnés absents, sa pauvreté rédactionnelle et numérique étonne. Absence de contact, de responsabilité éditoriale, de dates... Pages "publicitaires" sur quelques musiciens vivants, notices légères sur quelques musiciens morts, approximations, fiches non datées, comme celle de De Kadullen, citant au présent le verso d'un 45t, formation musicale en région réduite au seul le Conservatoire de Douai... Certes, il est question d'un site participatif, mais la mayonnaise, faute d'ingrédients de qualité, et de lien avec le terreau musical régional, n'a pas pris. Deux ans après, l'outil revendiqué de valorisation du patrimoine musical régional parait avoir fait long feu ; il suffit de comparer ça et ça. Les pages Facebook et Twitter ne changent rien à l'affaire, elles ne sont plus alimentées depuis 2015.
Repenser les modalités de diffusion est peut-être un choix à faire. On peut discuter le fait que ces chansons de carnaval, imprimées hier et chantées aujourd'hui de manière suscitée, ne s'inscriraient ni dans la pratique des collectages, ni dans celle des chansons traditionnelles. Chantés dans une relation non commerciale, ces enregistrements non édités répondent cependant à la définition du patrimoine immatériel, comme "pratiques, représentations, expressions, connaissances et savoir-faire (...) que les communautés, les groupes, et le cas échéant, les individus reconnaissent comme faisant partie de leur patrimoine culturel " (UNESCO -1972).
A ce titre, le projet pourrait avoir un rôle moteur pour (re)poser sérieusement la question de la sauvegarde et de la mise en valeur des ressources sonores existant en région. La FAMDT et la BnF ont créé en 2011 un portail dédié à la sauvegarde et la valorisation des archives orales inédites. Un outil partagé qui préserve l'identité de chaque structure partenaire, lui laissant entière possibilité de mise en valeur spécifique des ses collections (focus sur une chanson ici, un dossier thématique ...) tout en favorisant par un traitement documentaire unifié, la mise en réseau des différentes régions, et une consultation en ligne facilitée. Ce cadre constituerait certainement un appui et une expérience de taille pour répondre aux enjeux qui sont posés.

Carte des régions et structures couvertes par le portail Patrimoine Oral


Il y a quelques temps, nous écrivions : des trésors de littérature orale, de culture traditionnelle et populaire dorment. Souvent rassemblés par des passionnés, ils pâtissent de la fragilité des supports, de la difficulté de leur utilisation, comme sujet d’étude, d’analyse ou d’inspiration. Sans valeur marchande apparente, ils peuvent disparaître sans causer le moindre bruit. Il est plus que temps de trouver un cadre assurant les moyens de sauvegarde, de protection et de diffusion de l’ensemble de cette mémoire... 

Chiche ?

Agnès Martel (Coérémieu)
16/02/2017